Facebook et les révoltes arabes : tordre le cou à quelques idées reçues. Par Hanifa TOUAG

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Facebook et les révoltes arabes : tordre le cou à quelques idées reçues.       Par Hanifa TOUAG

Depuis décembre dernier, la vague contestataire qui déferle sur les Etats arabes, menaçant ainsi la stabilité de régime-fossiles vieux de plusieurs décennies, a été unanimement attribuée par les média aux regroupements des jeunes sur la toile : dans les blogs, au sein de réseaux sociaux (Twitter, Facebook, notamment). Une idée simple qui fait florès dans un contexte où certains sites Internet, tels Wikileaks, se donnent explicitement comme mission de révéler les entraves au principe de transparence des plus grandes démocraties.

La construction d’un mythe médiatique

L’expérience tunisienne a été d’emblée vue comme pionnière dans l’utilisation d’Internet à des fins de conscientisation politique et de rassemblement. A titre d’exemple, la fameuse campagne « Sayeb Saleh » (« Lâchez-nous ! ») dirigée par des internautes tunisiens contre la machine à censurer « Ammar 404 » a montré les difficultés de l’ancien régime à contenir la contestation et à la museler complètement. Il ne restait plus pour le régime de Ben Ali qu’à jouer sur les mots : au fond, les coups de gueule virtuels n’ont pas de réalité – au nom de quoi un tunisien exilé à l’étranger peut-il, depuis son PC, s’exprimer sur le sort du pays ?

Facebook et révolution arabe

Et pourtant, c’était sans compter l’espace ouvert par les réseaux sociaux qui, à l’instar de Facebook, sont devenus le support privilégié des insurgés. Les images et vidéo-amateurs filmées à partir de smartphones, par la violence et la cruauté des scènes captées, diffusent une onde de choc qui émeut la communauté internationale. Exit ainsi le Président Ben Ali, garant de la lutte contre le terrorisme : l’heure est au triomphe du « journalisme citoyen », spontané et alternatif, celui qui prend le relais des média censurés ou noyautés par le pouvoir. L’utilisation de Facebook ne relève plus d’un passe-temps purement hédoniste et individuel, mais d’un engagement collectif voire d’un savoir-faire politique, que les peuples semblent partager dans une communauté de destin à vocation démocratique : ainsi, on pouvait lire lors de la révolution égyptienne des slogans en français tels « Moubarak, dégage ! », échos du « Ben Ali, dégage ! » visible sur une grande majorité des profils de tunisiens sur Facebook. Traduction sociale de ce phénomène après les heures noires de la révolution : le bloggeur, le twitter ou le facebookeur est érigé en quasi-héros national. Les plus connus sont courtisés pour des postes à haute responsabilité : c’est le cas du tunisien Slim Amamou, passé de bloggeur opposant à Secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports. A-t-on donc mésestimé le rôle des réseaux sociaux virtuels dans ce « printemps des peuples » arabes ?

Facebook, « petit père des peuples » ?

Oui, mais dans le sens d’une surestimation : s’il est de bon ton de voir dans les révolutions arabes un prolongement automatique du combat mené sur la toile, les bloggeurs et leurs compagnons de lutte sur Facebook affirment pour la plupart qu’ils ne s’attendaient pas à un réveil aussi soudain que fulgurant. Surtout, leur appel aurait bien pu rester inaudible, aussi bien en Tunisie qu’en Egypte, si d’autres facteurs plus structurels- chômage endémique, corruption à tous les niveaux de la société, accaparement des richesses par une famille ou un clan dont l’objectif est de reproduire cet état de fait politique sur plusieurs générations etc.- n’avaient pas fourni le terreau favorable à l’éclatement d’une colère trop longtemps étouffée. Facebook n’intervient, pour ainsi dire, qu’en bout de chaîne, en tous cas fort bien après la longue série d’humiliations et d’atteintes quotidiennes à la « dignité »¹ des peuples.

Mais à une époque où l’instantanéité et le court-termisme font loi, que faire des évolutions de long terme – même quand elles sont décrites bien avant les révolutions, notamment dans les travaux d’Olivier Roy² , Emmanuel Todd et Youssef Courbage³ ? L’aspect séduisant de Facebook, présenté comme le « père des peuples opprimés », révèle ainsi au moins une chose : la nécessité de combler un vide de sens généré par l’idéologie narcissique et exhibitionniste prônée par le réseau social, en attribuant à ce dernier un rôle d’avant-garde, missionnaire et libérateur.

Une question de neutralité

Ironie de l’histoire : Mark Zuckenberg, fondateur de Facebook, refuse catégoriquement d’être associé aux révoltes arabes. Il n’est en aucun cas question de protéger tout dissident en lui offrant le répit de l’anonymat. Les utilisateurs de Facebook doivent s’enregistrer sous leur vraie identité. Une intransigeance qui, comme le souligne Sandrine Cochard, l’a même conduit à bloquer une page sur la contestation en Egypte parce que son auteur, Wael Ghonim, l’avait créée sous un pseudonyme. Wael Ghonim a ensuite révélé son identité sur cette page, révélation qui l’a conduit en prison.
Si aucune dérogation à la règle n’est prévue, c’est, entendons-nous dire par l’entreprise, pour des raisons de neutralité. Une neutralité indispensable à l’implantation du réseau dans les pays arabes et notamment en Syrie, où il vient tout juste d’être autorisé.
L’impératif économique prévaut sur des considérations éthiques et universelles telle la protection des droits de l’homme et de l’individu, mais jusqu’ici rien de bien nouveau sous le soleil. Où se situe donc l’ambigüité ?

Revolution

Sans doute dans les multiples acceptions de cette notion de neutralité. Ainsi, une page Facebook appelant à une troisième Intifada palestinienne le 15 mai prochain a été supprimée par l’entreprise. L’origine politique de cette décision ne peut être démentie : une lettre adressée la semaine dernière à Facebook par Yuli Edelstein, le ministre israélien de l'Information, demandait cette suppression, comme le rapporte le Jerusalem Post le 23 mars.
Après avoir attiré plus de 350 000 supporters sur les modèles tunisiens et égyptiens, la page dont l’adresse était http://www.facebook.com/Palestinian.Intifada a été supprimée car contenant « des commentaires appelant directement à la violence ». Un nombre important d’utilisateurs de Facebook n’a dès lors pas manqué de souligner qu’un filtrage des commentaires aurait évité à Mr Zuckenberg les vives polémiques autour du caractère partial et idéologique des politiques de contrôle du réseau. Cette suppression n’a pourtant pas empêché la multiplication de plusieurs pages, reprenant le même appel (voir à ce propos, le groupe http://www.facebook.com/Intifada3)

Palestine Intifada

Somme toute, l’indépendance et l’autonomie affichées d’Internet par rapport aux affaires de ce monde restent en perpétuelle négociation : ces liens troubles et fluctuants qui se tissent avec le politique tendent à montrer que si les dissidents peuvent occasionnellement recourir aux multiples ressources disponibles sur le web, ils n’en restent pas moins conscients qu’un tel support peut se retourner contre leur volonté de fédérer : n’a-t-on pas ainsi vu, avant la révolution tunisienne, de faux profils – anonymes pour la plupart- créés par l’amicale du RCD et tournant en ridicule les profils de leurs opposants ?

Par Hanifa TOUAG

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