Radouane Bouhlal, directeur du Mrax, défend son bilan et sa vision de l’antiracisme « de combat ».
ENTRETIEN
Au centre d’un conflit social qui agite le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie depuis des années, son directeur Radouane Bouhlal, répond aux attaques et défend sa vision de l’antiracisme.
Lors de votre arrivée, en 2004, vous aviez pour ambition de « professionnaliser » l’ASBL. D’aucuns vous reprochent d’avoir dénaturé l’« âme » du Mrax.
Le Mrax, comme d’autres vieilles organisations qui se sont structurées dans les années 60-70, est un pur produit de Mai 68. Avec, en caricaturant à peine, « le patron, on le pend ; les travailleurs sont des militants ; on est tous égaux ; on n’a pas de chef ». C’est une culture de l’autogestion qui dépasse de loin ma personne. Quand je suis arrivé, j’ai effectivement voulu poursuivre un processus de professionnalisation initié avant moi : des règles dans l’organisation du travail ; un conseil d’administration qui fixe la ligne politique et non plus les travailleurs ; une gestion rigoureuse… Cela n’a pas plu. Mais c’est le prix à payer pour remettre le Mrax dans les standards moyens du non-marchand.
On vous reproche vos méthodes de gestion musclées, votre autoritarisme, vos pratiques de harcèlement.
Je ne peux tolérer de telles accusations ! Je savais qu’en donnant une nouvelle orientation politique au Mrax, on allait nous attendre au tournant, il fallait donc une gestion impeccable. Evaluer des travailleurs, faire des réunions d’équipe, instaurer un registre de présence, de récupération, de congés… Ce sont là des choses normales dans une ASBL.
J’accepte les critiques, je suis prêt à reconnaître mes erreurs, mais il y a une chose que je ne supporte pas c’est le mensonge. Quand j’entends « harcèlement », le mot me choque. Aucune plainte déposée n’a jamais été considérée comme fondée ! Je suis juriste. Le harcèlement est puni pénalement, ça n’est pas un mot que l’on peut lancer à la légère !
Vos détracteurs auraient tort ensemble, vous auriez raison tout seul ?
Je ne dis pas ça.
Vous admettez vos erreurs, lesquelles ?
Mon erreur principale, c’est d’avoir été impatient. Il fallait sans doute plus de temps pour mettre les choses en place. Pour le reste, on ne me fera pas croire que les autres responsables d’organisations (parti, syndicat, ASBL…) ne sont pas traversés eux aussi par des conflits internes. Avec leur lot de critiques, d’animosités, d’alliances…
Mais comment expliquez-vous une telle déferlante de critiques à votre égard ?
Mon discours et mon franc-parler dérangent peut être… Et puis, pour ceux qui me diabolisent, c’est confortable, ça leur permet de se faire passer pour des personnes honorables. Enfin, lorsqu’un responsable associatif issu de la société majoritaire est contesté, on dira de lui qu’il est habile, que c’est un fin négociateur, etc. Moi, on dit : c’est un manipulateur, un autoritariste, un égotiste…
Du racisme à votre égard ?
Je n’ai jamais dit ça.
Revenons à la ligne politique que vous avez impulsée : un antiracisme « de combat », dites-vous.
Clairement. Je suis frappé de voir combien dans les milieux de gauche et progressiste, on est bienveillant et paternaliste à l’égard des minorités. On s’occupe d’elles. On aime bien faire des activités « avec elles et pour elles ». Il ne faut surtout pas faire de vague, les stigmatiser. Mais quand il s’agit de mettre ces minorités sur un même pied d’égalité, de négocier avec elles, de se confronter à un discours clair et décomplexé, c’est une autre affaire ! Pour moi, le vrai progressiste, ça n’est pas celui qui parle ou décide à la place des victimes de discrimination. C’est celui qui fait preuve d’humilité et accepte de traiter les minorités d’égal à égal.
On vous reproche d’avoir laissé le Mrax aux mains des seules victimes de l’antiracisme, en particulier issus de la communauté arabo-musulmane.
Je dis que le combat antiraciste doit être principalement porté par les victimes du racisme, mais pas uniquement. Je n’exclus absolument pas les gens issus de la société majoritaire. Mais je pense qu’il faut que les principaux concernés soient en première ligne. Comme je ne pourrais comprendre qu’une organisation gay soit pilotée par des hétérosexuels ou un mouvement féministe par des hommes.
Quand je suis arrivé au Mrax en 2004, l’ASBL était exsangue. Il n’y avait plus de relève. Entre laïques, de gauche, il y avait des enjeux de pouvoir, des luttes idéologiques sans nom ! On me demandait d’entrer dans un mouvement qui défendait un antiracisme romantique, mièvre qui ne servait que ceux qui sont déjà convaincus. Trop peu pour moi !
Pourquoi ?
Je sortais de quatre ans de combat dans le mouvement gay (mariage, adoption), qui allait à contre-courant de la société. C’était dur. A fortiori dans mon cas, issu de la communauté arabo-musulmane… J’étais au CA du Centre pour l’égalité des chances sur le quota d’Ecolo. On me propose alors de devenir administrateur du Mrax. Mon discours importait peu à leurs yeux, c’était mon profil qui les intéressait : 25 ans, issu d’un cabinet ministériel écolo (Nollet, NDLR), de confession musulmane, proche du mouvement gay… On me propose alors, la bouche en cœur, d’être vice-président. Pour faire quoi ? Je voulais qu’on s’engage sur notre mandat, qu’on négocie. On me dit : « Tu nous laisses faire ». Je l’ai mal pris et je me suis présenté comme président.
Par défi, par provocation ?
Sans doute. Mais aussi pour dire : respectez-moi, respectez-nous. Et puis pour porter un Mrax fort, indépendant – je n’ai pas dit apolitique, ce qui nourrit l’extrême droite –, populaire, en dehors de l’establishment. Et défendre ma vision de l’antiracisme.
C’est-à-dire ?
L’antiracisme, ça n’est pas une vision romantique du respect, de la tolérance, de la diversité. C’est mettre la notion d’égalité et d’interchangeabilité au cœur de la société belge. C’est faire en sorte que Mohamed soit vraiment l’égal de François, avec la même légitimité. C’est aussi arrêter de croire que le temps fera son affaire en prenant l’exemple des Italiens qui, 40 ans après leur arrivée, sont parfaitement « intégrés ». C’est mettre surtout fin à cette société de castes où les inégalités sociales sont criantes, où l’ascenseur social ne fonctionne plus, où la discrimination à l’emploi, au logement, à l’école est légion.
Toutefois, il faut être sérieux. Nous ne sommes pas en Afrique du Sud, l’antiracisme n’est pas motivé par un présupposé raciste. En revanche, nous avons un sérieux passif avec la colonisation et l’immigration. Et il faut admettre, en outre, que la société majoritaire se présente comme seule porteuse de l’universalité et habilitée à dire le bien et le mal. L’immigré, on l’aime bien. Mais on lui rappelle sans cesse qu’il n’est pas chez lui et qu’il doit rester à sa place…
On dit l’antiracisme en crise, incapable de faire face aux nouveaux défis de la société multiculturelle.
Ça n’est pas l’antiracisme qui est en crise, c’est la laïcité. Elle qui pendant des décennies a combattu l’Eglise catholique au pouvoir pour conquérir des avancées comme la neutralité et l’impartialité de l’Etat, le libre choix, l’émancipation des citoyens, etc. Aujourd’hui, l’Eglise ne gouverne plus la Belgique. Mais entre-temps, une autre religion – l’islam – affiche un certain dynamisme. Et ça suscite la peur et réveille des vieux réflexes anticléricaux. A cela s’ajoute une évolution sociologique et démographique, notamment à Bruxelles. Alors on agite le spectre islamique… Bruxelles musulmane en 2030… On hurle aux envahisseurs, à la perte des valeurs. Je peux comprendre certaines interrogations de M. et Mme Toutlemonde. J’accepte moins quand des élus ou des intellectuels agitent le spectre de l’islamisation
Pourquoi cette peur ?
C’est un réflexe de protection, mais aussi une question de représentation symbolique analysée dans l’œuvre d’Edward Saïd L’Orientalisme. Pendant des siècles, on a cultivé l’image de l’Arabe comme un être fourbe, voleur, fraudeur, conquérant, etc. Et puis on ne cesse de confondre l’islam avec les traditions ; de tout voir par le prisme des mariages forcés, de l’homophobie, etc. Tout ça existe, il ne faut pas le nier, mais ni Marc Dutroux ni Patrick Haemers n’étaient arabo-musulmans que je sache !
Vous êtes critiqué de toutes parts, vous vous accrochez. Qu’est-ce qui vous motive ? Le pouvoir, la controverse…
Je ne m’accroche pas, je me bats ! Le pouvoir, oui, pour changer les choses. Un plan de carrière ? J’aurais choisi le confort : un cabinet, une place sur une liste comme on me l’a proposé… Mon vrai moteur est ailleurs. Je ne supporte pas l’humiliation. Et je suis obstiné.
Revanchard ?
Possible. C’est à d’autres de m’analyser.
Chevalier blanc des minorités ?
Orgueilleux, pas narcissique.
Vous allez quitter le Mrax ?
Je n’ai pas vocation à rester directeur éternellement. Je quitterai la fonction quand on aura retrouvé la sérénité, sûrement pas au moment où l’organisation a le plus besoin qu’on s’occupe d’elle et qu’on essaie de m’abattre.
Un mot sur votre soudaine vocation socialiste et votre adhésion suspendue.
Mais ça n’est pas une révélation ! Je suis de gauche, issu du prolétariat. Ecolo est trop bobo à mes yeux. Et le PS, malgré tous ses défauts, reste un parti populaire. Je ne serai candidat à aucune élection Mais. Visiblement, ma candidature dérange. Sur la forme, ça manque de correction, de savoir faire. D’autant que je l’ai appris par la presse. Sur le fond, ça n’est pas moi le problème. C’est la section PS de Schaerbeek traversée, comme d’autres, par des courants laïques multiples. Quoi qu’il en soit, il faudra faire avec moi et avec tous ceux qui pensent comme moi.
Par Dorzee,Hugues
lesoir.be
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