Le Docteur Mhamed Lachkar est interviewé par notre journaliste Nouhad Medkouri

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Le Docteur Mhamed Lachkar est interviewé par notre journaliste Nouhad Medkouri

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ?

L’intention de parler aux autres, de raconter mon aventure était déjà présente pendant mon séjour au Courbis et juste après en avoir sorti. Ce besoin d’écrire et de témoigner ne m’a jamais quitté. Depuis très longtemps, j’ai fait des tentatives pour écrire et raconter mon expérience, mais à chaque fois ces événements me semblaient déjà très lointains qu’il fallait oublier pour me concentrer sur le présent. Et en même temps, j’ai toujours pensé que mon histoire personnelle et celle de ma famille ne concernent que moi. Je m’étais toujours demandé si ce court épisode de ma vie, aussi exceptionnel soit-il mérite que j’en fasse un récit écrit à partager avec les autres. Mes occupations professionnelles, sociales et familiales ne m’ont pas aidé non plus. Aujourd’hui, et avec l’âge qui avance (60 ans), je suis persuadé qu’aucune expérience humaine aussi insignifiante soit-elle ne mérite d’être négligée et jeter dans l’oubli. C’est pourquoi j’ai décidé de m’emparer du droit de parler d’abord au nom de moi-même, mais aussi au nom des miens et de toutes les victimes, avant tout pour témoigner. C’est pour répondre à ce besoin que j’ai écrit ce livre, en quelque sorte. Aujourd’hui je me sens libéré de ce poids qui avait continué à m’accabler pendant toute ma vie. Aujourd’hui, je me sens aussi libre que le jour de ma libération et de mon retour à la vie normale.

L’objectif de votre livre ?

L’objectif est double. Le premier est d’abord d’ordre personnel. En écrivant ce livre je voulais tout simplement purger un épisode douloureux de mon passé qui continuait à m’accabler. Je tenais absolument à régler mes comptes avec moi-même, à mettre les points sur les i d'abord pour moi même. Et pour cela, j’avais besoin d’un réel travail de mémoire pour restituer mon expérience carcérale. L’écriture de ce récit-thérapie m’a permis d’extérioriser ma douleur et de dire mes souffrances ; le tout complété par un travail de deuil, avec cette possibilité à la fin à me laisser prendre au pardon
Le second objectif est d’ordre plus général, il est politique. Parce que dans cet épisode douloureux se mêlaient et mon expérience personnelle et l’histoire collective de tout un pays, j’ai cru utile d’apporter ma petite parcelle de vérité contre l’oubli, pour rappeler les événements tragiques vécus par notre pays au cours de cette période difficile de notre histoire.
Aujourd'hui, grâce à cette prise de parole psycho-politique je me sens à la fois apaisé au niveau personnel et acquitté de mon devoir d’informer les générations d’aujourd’hui et celles de demain.

Quel est le message principal que vous souhaitez faire passer à travers ce livre ?

Pendant ma détention, j’avais plongé subitement dans un enfer où mon corps était appelé à faire face à des conditions de vie pénibles. Dés le départ, mes aptitudes et mes capacités à affronter cette situation nouvelle et apparemment désespérée étaient mises à rude épreuve. J’éprouvais des sentiments de douleur, de chagrin, d’indignation, mais je m’efforçais de ne pas sombrer dans le désespoir. Premier message donc: un homme libre ne peut accepter d’être mis dans une situation d’infériorité et de déshumanisation et doit puiser toutes ses forces mentales dans ses convictions faire face aux réalités nouvelles qu’il faut comprendre et accepter. Il est fondamental de trouver du positif dans tout ce qui peut nous arriver, de se trouver en permanence des raisons de continuer à se battre, car tout bien considéré, tant qu’on est en vie, on a totalement raison d’espérer. Ce sentiment de résistance, pour qu’il se maintienne à log terme, doit être dépourvu de toute haine ou vengeance à l’encontre de ses bourreaux.
La majorité des victimes au Maroc sont prêtes à se prendre au pardon, mais au pardon qui leur permet de garder la tête haute, de leur redonner la dignité et en même temps garantir que cette histoire ne se répétera plus. Cette question du pardon restera toujours posée pour tourner définitivement cette page des années de plomb au Maroc. C’est là le deuxième message de mon livre.

Le public visé ? Des jeunes surtout ? Si oui, pourquoi ?

Comme je le dis dans l’avant propos du livre « je veux faire de ce récit un message d’espoir que j’adresse avec une grande humilité à tous les jeunes de ce pays, pour qu’ils s’attellent à construire un autre Maroc, celui de la liberté et du respect de la personne humaine. Je suis certain que toutes ces années de souffrance et de sacrifice pour le bien de notre pays n’ont pas été vaines ».
Le livre s’adresse donc effectivement de façon prioritaire aux jeunes de mon pays pour deux raisons essentielles.
-D’abord comme je l’explique dans le chapitre « Le déclic », j’ai été amené à écrire le livre sous la pression de ma fille cadette qui tenait absolument à connaître un peu plus de plus détails sur mon expérience politique personnelle. Elle m’interrogeait souvent sur la nécessité de l’engagement politique aujourd’hui en faisant une comparaison entre sa jeunesse et la mienne.
-Ensuite l’histoire que je raconte dans mon livre est l’histoire de ma jeunesse, celle de ma génération, celle de la fin des années soixante et début soixante dix. Une génération qui s’était engagée dans la politique avec beaucoup de générosité. Elle était porteuse d’un projet d’espoir qui malheureusement a été emporté avant maturité dans le tourbillon de la répression qui avait frappé tout le peuple marocain. Une génération à laquelle les jeunes d’aujourd’hui reprochent beaucoup de choses : de s’être reniée, de n’avoir pas su faire son autocritique et surtout de n’avoir rien transmis aux générations suivantes.
Je voulais donc partager mon expérience personnelle avec les jeunes de mon pays parce qu'ils représentent l'avenir. Justement, leur connaissance de ce passé est indispensable pour faire en sorte qu’il ne se reproduira plus jamais. En ignorant son passé, il y a toujours un risque de raccourcir son avenir.

Quelles sont vos attentes par rapport à ce livre ?

D’abord il faut rappeler qu’écrire un premier livre au Maroc est quelque chose de très difficile. Parce qu'un premier livre, c'est l'angoisse de ne pas trouver d’éditeur et de librairies qui auront envie de vous défendre, c’est aussi la peur de ne pas réussi son examen de passage critique et public. Se jeter pour la première fois dans l’arène littéraire suppose qu’on soit armé d’un courage exceptionnel. Au Maroc, il est de nos jours très difficile de gagner le droit d’être écrivain et surtout de voir ses livres lus par un grand public.

Personnellement, j’ai tenu à ce que mon récit ne soit pas uniquement un témoignage de plus, un livre de plus rangé dans ce qu’on appelle, des fois avec un ton péjoratif, littérature carcérale. J’ai voulu par ce travail d’écriture, réaliser aussi un vieux rêve, celui de foncer la porte de la création et de l’esthétique, faire rentrer mon récit de plain pied dans les catégories littéraires reconnues, de la littérature tout court.

J’ai tenu donc à ce que mon récit singulier constitué à partir de mon histoire personnelle fonctionne sur le mode d’un roman à structure solide en jouant à fond la carte du narratif et du détail et en limitant au maximum les analyses et les explications. Ma préoccupation majeur était de réussir à ce que mes lecteurs qui ne me connaissent pas soient séduits et s’accrochent au récit du début jusqu’à la fin pour capter et à la fois partager avec moi la fragilité, les angoisses, les inquiétudes et les rêves de mes personnages. Je me suis donc contenté de donner, dans une langue simple, parfois crue, à sentir et palper les ambiances dans les quelles j’étais baignées, plus que toute autre chose.
Avec ce travail, j’espère pouvoir enfin gagner le droit de voir ce livre gagner le droit d’atterrir à sa destination finale pas seulement dans certaines librairies privées mais aussi et surtout qu’il soit à portée des jeunes dans les librairies scolaires et publiques. C’est le vœu de tout écrivain, qu’il soit lu et que son message soit compris par le plus grand nombre de lecteurs.

Huit mois après la sortie de mon livre au Maroc, à voir l’accueil très positif du public et de la critique, je peux affirmer que j’ai réussir mon pari. En plus, le livre vient d’être publié en France il y a quelques jours et la traduction en arabe sortira au mois d’octobre prochain.

Qu’en pensez-vous de l’impact de ce livre politiquement parlant ?

Mon livre est avant un témoignage autobiographique, une sorte de roman qui vise à restituer l’atmosphère d’une époque en même temps que la singularité d’un parcours d’un homme libre et sans rancune. Un livre à mi-chemin entre l’histoire politique et la littérature où le héros-narrateur et le romancier ne font qu’un. Sur le plan politique et à travers le prisme d’une expérience personnelle, j’entends participer à l’écriture de l’histoire d’une génération qui s’était engagée en politique par idéal, sous forme d’un engagement total pour un changement radical du système politique marocain. Les jeunes dont je faisais partie, en portant à bras-le-corps un projet révolutionnaire non seulement politique mais aussi culturel, voulaient aussi donner un sens à leurs propres vies, souvent avec naïveté. Malheureusement ce mouvement a été brisé par une répression aveugle qui a fait des centaines de détenus et d’exilés.
Le livre, par pure et heureuse coïncidence, est sorti au Maroc au mois d’octobre 2010, juste quelques mois avant le mouvement de révolte des jeunes dans le monde arabe. Grâce au livre j’ai eu l’occasion de débattre avec beaucoup de jeunes au cours des présentations et signatures du livre (y compris dans mon ancien lycée à Alhoceima) mais aussi sur Facebook et j’ai pu m’apercevoir que ces jeunes nous ont pris de court parce que nous n’avions rien vu voir. J’ai découvert qu’ils sont avides de connaître l’histoire réelle de leur pays et qu’ils sont en quête de nouveaux repères.
Ces événements ont fait que le livre peut permettre d’ouvrir le débat sur le rôle des jeunes dans les changements politiques, de comparer la jeunesse d’aujourd’hui avec la mienne et faire ressortir les points de convergence entre les deux générations.
En ce qui me concerne au niveau personnel, je ne peux que me réjouir en observant qu’enfin mes rêves de jeune révolté sont peut-être entrain de se réaliser. Aujourd’hui avec la soixantaine dépassée, je continue toujours à croire aux utopies. Nos enfants sont entrain de nous offrir cette occasion exceptionnelle de continuer à espérer qu’un autre Maroc est possible. Je ne peux que les rejoindre et être à côté d’eux dans la rue pour exiger de tourner une fois pour toute la page de ce Maroc des privilégiés et pour s’atteler ensemble à construire un avenir meilleur pour eux et pour les générations de demain.

Mot de la fin :

Qu’il me soit permis ici de remercier, à travers votre site Yenoo.be, toutes celles et tous ceux qui ont contribué et qui continuent à contribuer à faire de mon rêve une réalité. Je remercie mes lecteurs qui ont pris le risque d’entamer la lecture de mon livre et de me supporter jusqu’à la fin. J’espère ne pas les avoir déçus. Je reste confiant pour l’avenir. C’est grâce à mes lecteurs que je continue aujourd’hui à écrire. J’avoue que je me sentirai coupable si j’arrêterais aujourd’hui d’écrire, je dirai que c’est un besoin à caractère presque métaphysique.

Dr Mhamed Lachkar Alhoceima Maroc le 11 juin 2011

Interview réalisé par Nouhad Medkouri
Journaliste Yenoo.be

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Nous vous informons que le livre:"Courbis, mon chemin vers la vérité et le pardon" vient de sortir en France. Pour le moment il est possible de le commander auprès de l'éditeur (http://www.edilivre.com/doc/26967)
soit en livre papier ou à télécharger. Il est aussi possible d'en lire des extraits. Bientôt, il sera aussi disponible auprès de: Amazon, Alapage, DILICOM (réseau des libraires), etc.

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