
Qui est Khadija Darid

Installée au Québec depuis 1987, cette Marocaine a créé le premier
magazine d’Amérique du Nord destiné aux immigrées du Maghreb et du
Moyen-Orient.
En ce début du mois de novembre, le froid pointe déjà le bout de son
nez sur les grands immeubles de verre et les vieilles bâtisses du
centre de la capitale québécoise. Si Khadija Darid presse le pas, c’est
pourtant moins pour se réchauffer que pour gagner du temps.
Organisatrice dans l’événementiel, chargée de projet à la Conférence
régionale des élus de Montréal - une assemblée qui consacre ses travaux
au développement socio-économique de la ville -, membre de plusieurs
conseils d’administration d’associations, elle est aussi, et surtout,
la patronne de Femmes arabes - Arabiyat, le premier magazine d’Amérique
du Nord destiné aux femmes originaires du Maghreb et du Moyen-Orient.
Lancé en juin 2002 à 5 000 exemplaires, il connaît immédiatement un vif
succès au sein de la communauté arabe du Québec, forte de quelque 250
000 individus. Rédigé à la fois en français et en arabe, « il offre aux
immigrantes des infos pratiques pour leur permettre de participer
activement à la société qui les accueille », raconte Khadija. Le
magazine propose des dossiers thématiques sur la façon de vivre dans la
Belle Province. Du Maroc au Liban en passant par la Palestine, on salue
l’initiative de ce bimestriel qui compte rapidement des abonnés dans
tout le monde arabe. Né quelques mois seulement après le 11 Septembre,
il a vocation à redorer le blason d’une communauté qui, comme partout
en Occident, souffre d’un déficit d’image, explique Khadija.
Si, aujourd’hui, la situation d’Arabiyat est plus délicate, Khadija
résiste. Certes, les ventes plafonnent. Certes, le magazine, hier
diffusé en kiosques, n’est plus disponible que sur abonnement. La faute
à la publicité, qui se raréfie, mais aussi à un marché dominé par deux
grands groupes de presse, Quebecor et Transcontinental… Toutefois
Khadija continue de croire en la nécessité de sa publication. Mieux :
elle a encore de nombreuses ambitions. « Comment les femmes arabes du
Canada peuvent-elles se reconnaître dans les pages de Elle Québec ou de
Châtelaine ? » argumente-t-elle, avant d’enchaîner : « J’aimerais
qu’Arabiyat soit plus mordant, plus féministe. J’aimerais que nos
articles suscitent plus de réflexion chez les Québécois, qu’ils leur
fassent saisir autre chose que le cliché réducteur de la femme arabe
soumise à son mari. »
Pour venir en aide à celles qui connaissent des problèmes
d’intégration, Khadija Darid a également fondé, en 2004, l’association
Espace féminin arabe. Une idée qui lui est venue en passant beaucoup de
temps à discuter avec les lectrices de son journal : « Leurs
confidences m’ont permis de prendre conscience de leur détresse. Alors,
quand quelques-unes ont commencé à me demander un coup de main, je me
suis dit qu’il fallait faire quelque chose. » Mais pas question de ne
faire que du social. L’association organisera donc aussi chaque année
deux rendez-vous destinés à valoriser l’activité et la culture de
celles qui ont quitté le chaud soleil méditerranéen pour réussir sur
les berges glacées du Saint-Laurent.
Le premier, Trophées femmes arabes du Québec, est un gala réunissant
400 personnes qui récompense les immigrées s’étant illustrées dans des
domaines aussi divers que la politique, les affaires ou la création
artistique. Avec le second, Khadija fait le pari du coup médiatique.
Depuis quatre ans, elle organise à Montréal une variante du très réputé
défilé de mode marocain Caftan. Chaque année, 500 personnes y
participent. Des couturiers arabes et québécois y présentent leurs
œuvres. Lors de la première édition, en 2004, Liza Frulla, l’ancienne
ministre fédérale du Patrimoine, qui présidait alors la manifestation,
avait accordé un photoreportage à Arabiyat, dans lequel elle était
vêtue de somptueux caftans colorés. En 2005, c’est cette fois Lise
Thériault, alors ministre de l’immigration et des Communautés
culturelles de la province de Québec, qui s’est prêtée au jeu, enfilant
des créations du célèbre couturier marocain Albert Oiknine.
Aujourd’hui, ces différentes initiatives valent à Khadija Darid d’être
la chouchoute des médias, qui l’invitent chaque fois qu’une émission se
penche sur la question - cruciale dans un Québec vieillissant - de
l’immigration. Une expérience qu’elle a elle-même vécue, en France
d’abord, puis au Canada.
Née à Casablanca dans une famille de sept enfants, Khadija a quitté le
Maroc à l’âge de 21 ans. En 1983, elle décide, en effet, d’achever son
troisième cycle de lettres à Lyon, où elle reste quatre ans. De son
séjour français, elle garde un mauvais souvenir. Elle raconte y avoir
souffert de la discrimination, par exemple en cherchant un appartement.
Face à une Maghrébine, les propriétaires étaient méfiants…
Ce n’est pourtant pas dans l’idée de s’installer définitivement au
Canada qu’elle traverse l’Atlantique en 1987. Pour elle, le pays « des
castors et de la neige » n’a rien d’exotique. Son époux ne fait que lui
proposer de passer quelques jours de vacances à Montréal pour découvrir
une ville qui attire un nombre croissant de jeunes diplômés marocains.
Mais, séduit par l’hospitalité des Québécois, le couple a envie d’y
rester définitivement. Tous les deux ont alors moins de 30 ans, et il
ne leur faut pas longtemps pour se convaincre que l’aventure vaut le
coup d’être tentée…
Les démarches administratives, infiniment plus
simples qu’en France, les confortent dans leur choix. L’installation se
fait rapidement, l’obtention d’un permis de séjour également.
Contrairement à la France, les immigrés ne sont pas traités, ici, comme
du bétail. Khadija et son mari n’ont par ailleurs aucun mal à trouver
un logement. « À l’époque, il n’y avait pas de pénurie. Certains
propriétaires offraient même un mois de loyer gratuit si on
s’installait immédiatement ! » se souvient-elle.
Au Canada, elle commence par enseigner le français dans une école
privée. Puis, elle entre à la Chambre de commerce du sud-ouest de
Montréal, grâce à un programme du ministère de l’Emploi. Son efficacité
lui vaut d’en prendre la direction de 1988 à 1990. Mais, au bout de
deux ans, elle se rend compte qu’elle s’éloigne du secteur social, où
elle veut continuer de travailler. Elle répond alors à une offre
d’emploi de l’hôpital Douglas, l’un des plus grands hôpitaux du Québec.
Elle y décroche une mission : mettre en place un centre de réadaptation
pour les personnes atteintes de troubles mentaux, qu’elle dirige
ensuite pendant onze ans… C’est alors qu’elle constate que ces maladies
touchent aussi de nombreux immigrants, affectés par les difficultés
qu’ils rencontrent dans la construction de leur nouvelle vie, loin « du
pays ».
Aujourd’hui, Khadija confie d’ailleurs nourrir, elle aussi, une
nostalgie croissante pour le Maroc. Si elle y retourne régulièrement
pour les vacances, elle sait aussi que son rêve de prendre une année
sabbatique pour y renforcer le droit des femmes s’éloigne
inexorablement. Elle ne regrette rien, certes, d’autant qu’elle est
aujourd’hui mère de trois enfants, âgés de 8, 9 et 11 ans. Mais, de
temps en temps, elle ne peut s’empêcher de penser qu’ici, au Québec,
leur avenir est aussi ouvert qu’incertain…
PAR ZORA AÏT EL MACHKOURI,
À MONTRÉAL
Jeune Afrique partenaire de Yenoo.be
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