
Palestine : quelle solidarité ?
Davantage d’action politique hors de Palestine !
Cette année, l’Etat juif d’Israël a célébré 60 ans d’existence. Une existence bâtie sur le vol des terres arabes, les massacres, et l’épuration ethnique des Palestiniens commencée en 1948 et toujours en cours. En ce triste et humiliant anniversaire, le peuple palestinien, se trouve dans la situation la plus dramatique de sa sombre histoire.
A Gaza – où le mouvement Hamas, porté au pouvoir par un scrutin
parfaitement démocratique, continue d’être la cible de l’armée
israélienne qui annonce sa liquidation – la population est soumise à un
blocus impitoyable et à une punition collective sur lesquels la
soi-disant « communauté internationale » ferme les yeux. Tandis qu’en
cette autre partie de la Palestine occupée, la Cisjordanie, l’Autorité
Palestinienne appartenant au parti Fatah, appuyée par l’Union
européenne et les Etats-Unis, collabore ouvertement avec l’occupant et
s’associe avec lui pour faire la chasse aux résistants.
Quant au mouvement international de
solidarité, il a matière à s’interroger sur son impuissance à peser sur
la politique suivie par les Etats-Unis et les gouvernements européens
vis-à vis d’Israël, et sur le bon usage ou la pertinence du soutien
qu’il a apporté aux Palestiniens.
Dans une telle situation, si ce mouvement de solidarité veut « exister
réellement, non comme l’auxiliaire d’un prétendu « processus de paix »
mais comme un acteur pouvant contribuer à remettre en cause le rapport
de forces et à aider réellement les Palestiniens par des actions
durables et efficaces à même d’isoler l’Etat d’Israël », il doit agir « dans
l’affirmation sans ambiguïté d’une solidarité totale avec les exigences
constantes du Peuple palestinien dans sa résistance à la conquête
coloniale et au nettoyage ethnique. » [1]
Etre solidaire avec les Palestiniens,
c’est d’abord commencer à écouter ce qu’ils ont à dire sur le genre
d’action à mener, au lieu de parler à leur place comme cela a
généralement été le cas jusqu’ici. C’est aussi se rappeler que l’appel
au boycottage d’Israël, lancé par 170 organisations palestiniennes, en
juillet 2005, est resté quasiment sans réponse hors des pays
anglo-saxons.
L’opinion d’un Palestinien, à Jérusalem occupée
Nous avons demandé à Omar Barghouti, un
analyste palestinien dans les domaines politique et culturel, de quelle
sorte de soutien les Palestiniens ont le plus besoin et ce qu’ils
attendent, à cet égard, de la part du mouvement international de
solidarité. Il a répondu sans aucune hésitation :
« J’ai publié récemment un article concernant ce dont nous avons besoin [2].
En résumé, je souligne que l’assistance humanitaire est bonne et
nécessaire si, et seulement si, elle est accompagnée par une action
politique continue pour mettre fin à l’occupation israélienne et à
l’apartheid.
Ce dont nous avons besoin plus que
tout, en ce moment, est de tenir Israël pour responsable de ses graves
et systématiques violations du droit international, et de mettre fin à
la scandaleuse impunité dont il jouit, particulièrement en Occident.
Israël est en train de commettre, dans les territoires occupés de Gaza
et de Cisjordanie, y compris Jérusalem, des crimes contre l’humanité et
des crimes de guerre en utilisant une méthode très graduelle,
sophistiquée et masquée, destinée à faire accepter sans bruit son
nettoyage ethnique au coup par coup. C’est cela qu’il est le plus
important de dénoncer et de combattre efficacement en ce moment,
principalement par le biais de mesures de Boycott, Désinvestissement et
Sanctions (BDS) [3]. Si ces mesures ne sont pas appliquées maintenant, alors quand le seront-elles ? »
Dans son article, Omar Barghouti écrivait alors :
« Les projets qui
soutiennent la fermeté des Palestiniens sous l’occupation, que ce soit
dans les domaines de la santé, de l’éducation, du social, et même dans
le domaine politique, sont d’une importance cruciale et sont toujours
indispensables. Beaucoup de Palestiniens, particulièrement parmi les
plus vulnérables, ne pourraient, sans ces projets, survivre à la
cruauté de l’occupation.
Nous apprécions
énormément l’appui de ces projets - au moins de ceux qui ne sont ni
corrompus ni corrupteurs, comme c’est le cas de beaucoup.
Mais cela ne signifie
pas que nous soyons un seul instant convaincus que ces projets – qui
sont davantage des témoignages de soutien à une notion abstraite de
« paix » - peuvent, à eux seuls, faire avancer notre combat pour la
liberté et la justice.
C’est seulement en
mettant fin à l’occupation et à l’apartheid qu’on pourra y arriver. Et,
nous le savons par expérience, la façon la plus sûre, qui se justifie
le plus moralement, est de traiter Israël comme on a traité l’Afrique
du Sud, en appliquant contre cet Etat les diverses mesures de BDS,
adaptées au contexte et mises au point. Il n’y a pas de meilleure façon
d’arriver à une juste paix en Palestine et dans la région toute entière. »
Nous avons aussi demandé à un politologue palestinien de 36 ans [4],
résidant à Gaza, d’exprimer son point de vue. Sa réponse n’est pas
différente de celle d’Omar Barghouti. De l’avis de cette jeune
génération de Palestiniens, la meilleure forme de solidarité, que les
militants internationaux puissent fournir, est politique. Et ce travail
politique devrait être mené à l’extérieur de la Palestine, dans leurs
pays respectifs.
L’opinion d’un Palestinien à Gaza
« Que nous soyons d’accord ou non avec
l’action et l’attitude que ces internationaux qui viennent en Palestine
ont à notre égard, nous devons être accueillants avec tous. Nous sommes
juste des gens sans défense ; il est logique que nous accueillions
aimablement tous ceux qui viennent chez nous par solidarité. Les gens
qui souffrent, et qui se trouvent dans une position de faiblesse, sont
comme cela.
Mais la présence de militants
internationaux n’est pas nécessairement ce dont nous avons besoin ici.
Ce dont nous avons besoin, c’est qu’ils agissent en-dehors de la
Palestine, pas ici en Palestine. Ici, c’est l’affaire des Palestiniens.
Après tant d’années, nous en avons un
peu assez de ces “volontaires internationaux”, ou de ces “missions
civiles”, qui viennent de temps en temps pour montrer leur solidarité.
C’est quelque chose qui se répète, qui n’apporte rien de bon aux gens
en général, et n’a pas d’impact utile pour notre cause.
L’impact de ces militants serait
beaucoup plus efficace s’ils mettaient les décideurs sous pression afin
de les pousser à prendre leurs responsabilités pour supprimer les
souffrances infligées à notre nation toute entière, victime d’une
occupation injustifiée de ses terres.
La véritable cause palestinienne est
politique ; elle n’est pas humanitaire. Ce n’est pas une crise
humanitaire naturelle, la nôtre ! Il s’agit d’une crise humanitaire
organisée politiquement par Israël et ses alliés !
Les militants doivent la traiter
politiquement. De nombreuses associations fournissent de l’aide,
montent des projets comme bon leur semble. Vous devriez aller voir ce
que sont les conditions de vie des gens dans un camp de réfugiés ! Les
réfugiés ne sont pas un cas humanitaire qui aurait besoin de l’aide de
ces internationaux. Non ; leur cas est politique. C’est la raison pour
laquelle les mouvements de solidarité devraient agir politiquement ; et
non sous la forme d’une assistance sur le plan humanitaire ou des
droits de l’homme.
Cela leur permettrait d’épargner
beaucoup d’efforts inutiles s’ils s’engageaient activement, hors de la
Palestine, à faire pression sur les décisions de leurs gouvernements en
vue de parvenir à un changement ici. C’est cela qui est nécessaire.
Les militants du mouvement de
solidarité et des droits humains, qui veulent soutenir honnêtement la
cause palestinienne, doivent faire plus que cela. Ils doivent
s’adresser à leurs gouvernements, à leurs autorités politiques, au
sujet des véritables causes du conflit palestinien, au sujet du peuple
palestinien qui est, en permanence, la victime d’Israël ; c’est cela
qui doit être fait.
Les responsables au sein du mouvement
de solidarité doivent inciter leurs membres à lutter et à user de leur
influence, auprès de toute personnalité politique au sein de leurs
gouvernements, en vue d’aborder les véritables souffrances du peuple
palestinien sous occupation israélienne.
Ce qui est vraiment nécessaire est de
faire passer très clairement leur message auprès des autorités qui,
dans leurs pays, peuvent influer sur ce qui se passe dans cette partie
du monde. Il faut qu’ils s’adressent à leurs gouvernements de manière
efficace ; qu’ils leur demandent pourquoi ils se placent toujours aux
côtés de certains groupes en Palestine (l’Autorité Palestinienne du
Fatah et l’OLP) et refusent de soutenir les autorités élues du Hamas,
au détriment des 1,6 million d’habitants de Gaza, réfugiés de
l’épuration ethnique de 1948, et victimes aujourd’hui d’un occupant qui
les affaiblit et les épuise jour après jour, psychologiquement,
socialement, et politiquement.
Il existe de très nombreuses
résolutions des Nations Unies en faveur des Palestiniens. Les militants
doivent d’abord s’emparer de ces résolutions et les reconsidérer en vue
d’arriver à résoudre cette question. C’est ce dont nous avons besoin.
L’occupation des terres palestiniennes
par les Israéliens est parfaitement connue par les politiciens et les
décideurs au niveau des Nations Unies, au niveau de l’Union européenne,
au niveau des États-Unis. Mais aucun d’eux n’agira tant qu’ils ne
seront pas soumis à une énorme pression de la part des citoyens. Quand
les mouvements de solidarité engageront leurs membres à agir dans ce
sens, à aller dans cette perspective politique, leur action sera alors
très utile pour le peuple palestinien.
Il aurait dû y avoir une forme ou une
autre d’intervention de la part de l’un ou l’autre des gouvernements
européens. Rester sur le côté à regarder en laissant les seuls
Etats-Unis à être exclusivement impliqués dans la résolution du conflit
israélo-palestinien, alors que l’on sait très bien que les Etats-Unis
n’ont jamais jusqu’ici aidé à résoudre le problème, c’est, de facto, aider Israël à nous écraser.
Pire : si vos gouvernements, et les
groupes de solidarité, travaillent avec les diplomates et les
représentants de cette Autorité Palestinienne de Ramallah, qui opprime
son peuple et incite l’Egypte et Israël à fermer la bande de Gaza et à
nous affamer, qu’est-que c’est ?
Les Occidentaux voient les Palestiniens
comme représentés par le Hamas ou le Fatah et l’OLP. Nous déplorons
cette tendance des gouvernements, et même de responsables de la
solidarité, à considérer notre situation en termes d’un groupe de
“radicaux” et d’un groupe de “modérés”, et à fournir une aide à l’un et
pas à l’autre. Les Palestiniens ne sont représentés ni par le Fatah ni
par le Hamas. La Palestine est la Palestine ; ce n’est pas une chose
que vous pouvez diviser.
Les mouvements de solidarité, les
intervenants politiques, devraient donc considérer la question
palestinienne comme un seul corps, comme une seule voix. Ils devraient
exiger qu’il y ait de la part de toutes les instances internationales
une sorte de grand réexamen de la cause palestinienne. Ils ne devraient
pas, comme ils le font, présenter les problèmes liés à la question
palestinienne, à partir de 1967, mais de 1948 ».
Question : Etes-vous
alors sceptique quant à l’utilité de ces internationaux qui, depuis
l’été dernier, arrivent à Gaza par bateau, pour briser le siège, et qui
appellent des volontaires à venir s’établir de façon prolongée à Gaza ?
N’envoient-ils pas un message politique en faveur des droits Humains
des habitants de Gaza et de leurs droits sur leurs eaux territoriales ?
« Des gens comme les Palestiniens de
Gaza qui sont soumis à un siège depuis un an et demi, ne peuvent rien
faire d’autre que d’accueillir sur leur terre une telle solidarité. Ils
ne peuvent pas la refuser ; ils ont besoin de voir qu’il y a, à
l’extérieur, un soutien et une préoccupation à leur égard.
Mais, très honnêtement, je pense que,
en fait, les premiers militants de « Free Gaza » qui sont arrivés à
Gaza en août, avec le premier bateau, auraient suffi. Leur action a
atteint son but ; elle a envoyé au monde le message qu’il y a, à Gaza,
une population qui a besoin d’être soulagée. Ils ont réussi ; ils ont
été très bien reçus par le Gouvernement du Hamas. Cela suffisait.
Nous craignons fort que si ces
militants, reviennent ici périodiquement et restent sur place, ils
finiront, avec le temps, par fatiguer voire agacer les résidents. Les
gens vont dire : « Quel genre d’action mènent-ils ? Qu’est-ce que ces
gens font vraiment pour nous ? »
Ces internationaux qui viennent en ce
moment, sous la bannière du Mouvement « Free Gaza », sont une sorte de
prolongement des campagnes de solidarité que nous avons déjà connues au
cours des dernières décennies du conflit israélo-palestinien. Ils sont
ignorés par beaucoup de Palestiniens. Ils ne sont connus et appréciés
que par certaines institutions, partis politiques et ONG qui sont en
contact avec le monde extérieur ; cela est vraiment alarmant.
La plupart des actions menées par des internationaux à l’intérieur de la Palestine sont un gaspillage de temps et d’argent.
Les Palestiniens sont capables de
prendre soin de leur vie ; ils sont capables de faire face à leurs
difficultés. C’est leur vie : ils vivent comme réfugiés depuis 60 ans [5]
et ils peuvent faire face à cette tragique situation. Quant aux bateaux
qui apportent des marchandises, ils sont les bienvenus. Pour autant
qu’ils soient hors de toute instrumentalisation.
Après 60 ans, et les choses allant de
mal en pis, ce qu’il faut maintenant, c’est agir pour mettre fin à
l’occupation de la manière la plus efficace. Il devrait y avoir une
sorte d’action décisive de l’extérieur à l’égard des souffrances des
Palestiniens et de la cause palestinienne ; des actions politiques qui
obligent les décideurs à agir.
Je le répète : le plus grand problème
pour les Palestiniens est l’inaction des décideurs politiques au sein
de la « communauté internationale » et leur parti pris en faveur des
forces qui collaborent avec l’occupant illégal. Cette inaction est
possible parce que les militants de la solidarité ne répondent pas de
manière adéquate à ce dont nous avons besoin et que nous demandons
depuis tant d’années. Les militants du mouvement de solidarité doivent
interpeller leurs autorités et organiser des manifestations de
protestation devant le siège de leurs gouvernements, les harceler.
Nous attendons de tous ceux qui disent vouloir nous aider qu’ils consacrent leurs efforts et leur temps à faire ce travail de lobbyingà l’extérieur, dans leurs propres pays, pas ici. Seule cette pression
politique ferme et inlassable sur les gouvernements et l’opinion en
Occident, peut nous aider à trouver une solution qui mette fin à
l’occupation coloniale ; c’est la chose la plus importante à faire
maintenant. »
Question : Avez-vous
été surpris par le fait que la marine israélienne a jusqu’à présent
laissé passer les bateaux du Mouvement Free Gaza, mais a repoussé le
bateau chargé d’aide humanitaire envoyé par la Lybie, et a refusé une
demande du Qatar [6] ?
« Vous savez très bien que, si la
marine israélienne ne veut pas laisser passer un bateau, personne ne
pourra pénétrer dans les eaux territoriales de Gaza.
Israël contrôle tous les aspects de la
vie des Palestiniens, la terre, la mer, et les airs. Pensez-vous que,
si les Israéliens ne voulaient pas le leur permettre, les bateaux du
Mouvement Free Gaza auraient pu entrer et qu’ils pourraient dire
« qu’ils brisent le siège » ? Alors, de quoi parlent ces organisateurs
de Free Gaza ? Ont-ils brisé le siège ? C’est la puissance occupante
israélienne qui contrôle tout ; même les bateaux de Free Gaza.
Un responsable israélien avait fini par
affirmer, au sujet de Free Gaza, qu’Israël permettait qu’un tel bateau
humanitaire accède à Gaza. Mais, quand un bateau humanitaire libyen a
voulu faire de même, Israël lui a interdit de s’approcher de Gaza. Le
ministère israélien des Affaires étrangères a déclaré que ce bateau
libyen avait été bloqué parce que le siège de Gaza fait partie d’une
pression politique exercée sur ceux qui gouvernent Gaza, c’est-à-dire
le Hamas.
Cette justification donnée par des
occupants illégaux est acceptée par ces acteurs internationaux qui se
limitent à regarder les choses de loin sans entreprendre la moindre
action. Mais cette complicité n’est pas seulement le fait de ces
acteurs internationaux qui n’aiment pas ceux qui gouvernent Gaza ; elle
est aussi, malheureusement, le fait de certains gouvernements arabes.
Et de partis et groupes palestiniens. »
Question : Selon
la façon dont elles sont pratiquées, les actions de solidarité
peuvent-elles être contre-productives, et même contribuer à vous
diviser en soutenant une partie et pas l’autre ?
« La solution à tous ces problèmes est
d’aider les Palestiniens à s’unir et à s’asseoir à une table de
négociations, de trouver une solution à leurs divisions, et de résoudre
les problèmes qui sont apparus il y a plus d’une année et demie.
Le mouvement de solidarité ne doit pas venir ajouter davantage de difficultés à cette situation terriblement compliquée. »
Silvia Cattori
Journaliste Suisse
pour Yenoo Belgique
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