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Chronique Rachid Beddaoui

Les transferts des MRE

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Jean Bricmont est professeur
de physique théorique à l’Université de Louvain

 
Note : L’article qui suit a été écrit, directement en anglais, pour un public américain, et est paru sur le site de Counterpunch. Le but ici est le même que celui
poursuivi dans Impérialisme humanitaire (Aden Bruxelles, 2005), à
savoir essayer de renforcer le mouvement anti-guerre en en critiquant
les faiblesses idéologiques et les illusions. Mais le thème abordé ici
- l’influence sioniste sur la politique des États-Unis au Proche-Orient
- est différent de celui du livre et est surtout pertinent aux
États-Unis.

La version anglaise m’a valu un grand
nombre de courriels, venant de gens que je ne connaissais pas, ce qui
montre le caractère délicat du sujet. La plupart étaient très
favorables mais certains fanatiquement hostiles. Le texte a été traduit
par Mme Laurence Zufic, de Palestine 13, que je remercie ; j’ai
légèrement adapté le texte original, en y ajoutant de plus des notes et
quelques remarques à l’intention du public francophone, dans l’espoir
de clarifier les malentendus possibles.

Les citoyens des États-Unis s’entendent
constamment dire qu’ils doivent se défendre contre des gens qui « les
haïssent », mais sans comprendre pourquoi on les hait. La cause en
est-elle leur démocratie laïque ? Leur appétit pour le pétrole ? Il y a
beaucoup de démocraties dans le monde qui sont nettement plus laïques
que les États-Unis (la Suède, la France...) et beaucoup de pays qui
veulent acheter le pétrole au meilleur prix (la Chine) sans créer une
haine particulière au Proche-Orient.


Bien sûr, il est vrai que, dans l’ensemble du
Tiers-Monde, les Américains et les Européens sont souvent considérés
comme arrogants et ne sont pas particulièrement aimés. Mais le niveau
de haine qui conduit un grand nombre de gens à se réjouir d’un
événement tel que le 11 septembre est particulier au Proche-Orient. En
effet, la signification politique principale du 11 septembre ne réside
pas dans le nombre de personnes tuées ou même dans le succès
spectaculaire des attaquants mais dans le fait que l’attaque fut
populaire dans de grandes parties du Proche-Orient ( [1]). La fureur des dirigeants américains prouve qu’ils l’avaient compris. Un tel degré de haine nécessite une explication.

Je ne vois à cela qu’une seule explication : le soutien
des États-Unis à Israël. C’est évidemment Israël qui est l’objet
principal de haine, pour des raisons que nous discuterons plus loin,
mais, puisque les États-Unis soutiennent Israël sur tous les plans
politiques ou presque, qu’ils en font constamment l’éloge comme étant
la « seule démocratie du Proche-Orient » et qu’ils en sont le principal soutien financier, le résultat est un « transfert » de haine.

Pourquoi hait-on tant Israël ? La mise en application constamment repoussée des « plans de paix »en faveur de colonies plus nombreuses et de plus de guerres aggrave
cette haine, mais la cause fondamentale se situe dans les principes sur
lesquels cet État est fondé. Il y a essentiellement deux arguments qui
ont justifié la création de l’État d’ Israël en Palestine : l’une est
que Dieu a donné cette terre aux Juifs, et l’autre est l’Holocauste. Le
premier est extrêmement insultant pour des gens qui sont profondément
religieux, ce qui est le cas de la majorité des Arabes, mais qui ont
une croyance différente. En ce qui concerne le deuxième argument, cela
équivaut à faire payer un crime à des gens qui ne l’ont pas commis.

Ces deux arguments sont profondément racistes, car ils
reviennent à affirmer qu’il est juste que les Juifs, et eux seuls,
puissent établir en Palestine leur État, alors que celui-ci serait de
toute évidence arabe, comme la Jordanie ou le Liban, sans la lente
invasion sioniste ( [2] ). On peut aussi illustrer le problème par la « loi du retour » :
tout Juif, où qu’il soit, même s’il n’a aucun lien avec la Palestine,
et ne souffre d’aucune persécution, peut, s’il le souhaite, émigrer en
Israël et facilement en devenir citoyen, tandis que les habitants qui
ont fui en 1948, ou leurs enfants, ne le peuvent pas. Si l’on ajoute à
cela le fait qu’une cité proclamée Sainte par trois religions est
devenue « la capitale éternelle du peuple Juif » (et la leur uniquement), on peut commencer à comprendre la rage que tout ceci provoque à travers le monde arabo-musulman.

C’est précisément cet aspect raciste qui rend la
plupart des Arabes furieux, même s’ils n’ont aucun lien personnel avec
la Palestine, (s’ils vivent, par exemple, dans les banlieues
françaises). Cette situation dé-légitimise les régimes arabes qui sont
impuissants face à l’ennemi sioniste, et après la défaite des deux
principaux dirigeants relativement laïques de la région, Nasser et
Saddam Hussein (ce dernier grâce aux États-Unis), mène à une poussée du
fondamentalisme religieux.

Très souvent, le racisme, ou l’humiliation quotidienne, est beaucoup moins acceptable que l’exploitation économique ou la « simple »pauvreté. Considérons l’Afrique du Sud : sous le régime d’apartheid,
les conditions de vie des Noirs étaient mauvaises mais pas
nécessairement pires que celles qui ont cours dans d’autres pays
d’Afrique, ou même en Afrique du Sud aujourd’hui. Mais le système était
intrinsèquement raciste, ce qui fut ressenti comme un outrage pour les
Noirs partout dans le monde, y compris aux États-Unis. C’est pourquoi
le conflit en Palestine est plus profond que le statut de citoyens de
seconde classe des Arabes Israéliens ou même le traitement infligé aux
Territoires Occupés. Même si un État palestinien était établi sur ces
derniers, et même si l’égalité pleine et entière était accordée aux
Arabes Israéliens, les blessures de 1948 ne guériraient pas rapidement,
et la question du « droit au retour » continuerait
à être posée. Les dirigeants arabes, même les religieux, peuvent, bien
entendu, signer des accords de paix avec Israël mais ils seront
fragiles tant que la population arabe les considérera injustes et ne
les acceptera pas au for intérieur. La Palestine est l’Alsace-Lorraine
ou le Taiwan du monde arabe, et le fait qu’il est impossible de la
reprendre ne signifie pas qu’elle puisse être oubliée. (Ceci n’est pas
une argumentation en faveur de l’idée de« rayer Israël de la carte » ou en faveur de « la solution d’un seul État » ;
je souligne simplement ce qui me paraît être la racine et la gravité du
problème. En fait, je n’argumente en faveur d’aucune solution
particulière, en partie parce qu’aucune ne me semble accessible sur le
court terme, mais plus fondamentalement, parce que je ne pense pas que
des étrangers au Proche-Orient doivent suggérer de telles solutions.)

Rien n’indique que ce qui précède soit compris en
Israël par plus qu’une poignée d’individus ; si les Arabes les
haïssent, c’est, à leur yeux, simplement un exemple de plus qui prouve
que tout le monde déteste les Juifs et qu’ils doivent « se défendre »( c’est-à-dire attaquer les autres de manière préventive ) par tous les
moyens. Cette incompréhension est tragique, mais pourquoi tout cela
est-il incompris aux États-Unis également ?

Traditionnellement, il y a deux réponses à cette
question : l’une est que la population américaine est manipulée dans
son soutien à Israël par le gouvernement, les marchands d’armes ou
l’industrie du pétrole, parce qu’Israël est un allié stratégique des
États-Unis, l’autre est que les États-Unis sont manipulés par le lobby
pro-israélien. L’idée qu’Israël est un allié stratégique, si par cela
on entend un allié utile (utile, par exemple, pour les intérêts
pétroliers, entendus au sens large), bien que largement acceptée,
particulièrement par la gauche, ne survit pas à un examen critique.
Cela a pu être le cas en 1967 ou même durant la Guerre Froide, bien
qu’on puisse argumenter que, même à cette époque, les États arabes
étaient attirés par l’Union Soviétique uniquement parce qu’elle leur
apportait un soutien (bien qu’inefficace), dans leur lutte contre
Israël. Mais à la fois en 1991 et en 2003, les États-Unis ont attaqué
l’Irak sans une quelconque aide de la part d’Israël, en suppliant même
Israël de ne pas intervenir en 1991, dans le but d’éviter que leur
coalition arabe ne s’effondre. Ou considérons l’occupation post-2003 en
Irak, et supposons que le but de cette occupation soit le contrôle du
pétrole. En quel sens Israël aide-t-il à cet effet ? Tout ce qu’il fait
( les attaques en été 2006 contre Gaza et le Liban par exemple ), lui
aliéne encore davantage les Arabes ; et le soutien des États-Unis à
Israël rend le contrôle du pétrole plus difficile, pas plus facile : en
effet, même le parlement irakien, le premier ministre et des dirigeants
religieux chiites, qui sont ce que les États-Unis ont de mieux comme
alliés là-bas, condamnent violemment les actions d’Israël au Liban.

Finalement, imaginons que les États-Unis fassent un
revirement à 180° et prennent soudain le parti des Palestiniens, et les
soutiennent comme ils l’ont fait avec les Kosovars (albanais) contre
les Serbes qui, d’ailleurs, étaient, comme les Israéliens, plus riches
et plus « occidentaux » que leurs adversaires. Un
tel revirement en politique n’est pas du tout impossible : quand
l’Indonésie a envahi le Timor Oriental en 1975, les États-Unis ont
soutenu l’invasion en fournissant à l’Indonésie la plupart de ses
armes. Pourtant, 25 ans plus tard, les États-Unis soutinrent ou, du
moins, ne s’opposèrent pas à l’accession du Timor Oriental à
l’indépendance.

Quel impact cela aurait-il ? Quelqu’un peut-il douter
qu’un tel changement de politique faciliterait l’accès des États-Unis
aux puits de pétrole et les aiderait à obtenir des alliés stratégiques
( s’il en était encore besoin) à travers tout le monde musulman ? Au
Proche-Orient, la principale accusation contre les États-Unis est
d’être pro-israélien parce qu’ils sont « manipulés par les Juifs ».Par conséquent, si Washington changeait de position, l’hostilité contre
les États-Unis, y compris concernant le contrôle du pétrole, ne
pourrait même plus être formulée. C’est pourquoi la notion d’ Israël
comme « allié stratégique » n’a aucun sens.

Ceci nous conduit à la réponse du « lobby pro-israélien »,qui est plus proche de la vérité, mais n’est pas l’entière vérité. Pour
obtenir une image complète, on doit comprendre pourquoi le lobby
fonctionne aussi efficacement qu’il le fait, et cela dépend de facteurs
extérieurs aux actions du lobby lui-même. Après tout, les sionistes
militants qui forment le lobby sont une minorité parmi les Juifs, qui
eux-mêmes forment une petite minorité au sein de la population
américaine. Le lobby pro-israélien ne fonctionne pas comme les autres
lobbies, par exemple, les lobbies de l’industrie du pétrole et de
l’armement, ce qui est une des raisons pour lesquelles il est facile de
nier l’impact du lobby pro-israélien, tant qu’on ne comprend pas
comment s’exerce son influence.

Bien sûr, comme les autres lobbies, le lobby
pro-israélien fournit des fonds aux campagnes électorales et son
pouvoir dérive en partie de sa capacité à cibler les gens au Congrès
qui ne respectent pas sa « ligne ». Mais s’il n’y
avait que cela, il pourrait aisément être défait - en effet, il y a
d’autres sources de fonds pour les campagnes électorales, les grands
lobbies industriels par exemple, et si l’on pouvait affirmer que des
candidats pro-israéliens sont payés pour servir les intérêts d’un autre
État, leurs adversaires pourraient dénoncer les gens qui reçoivent de
l’argent du lobby comme des sortes d’agents d’une puissance étrangère.
Imaginez un lobby pro-français, pro-chinois ou pro-japonais qui
essaierait d’influencer de manière significative le Congrès américain.
Il est certain que l’argent seul ne peut suffire.

Mais le lobby pro-israélien, et lui seul, peut éviter
ce type de critiques, parce que quiconque dénonçant un adversaire
financé par ce lobby comme un quasi agent d’une puissance étrangère se
verrait immédiatement accusé d’antisémitisme. En fait, imaginons que
les hommes d’affaires soient mécontents de la politique américaine au
Proche-Orient - ce qui d’ailleurs pourrait très bien être le cas ( [3])
- et veuillent la changer ; comment pourraient-ils s’y prendre ? Toute
critique de l’influence du lobby sur la politique américaine
déclencherait immédiatement l’accusation d’antisémitisme, à travers
l’équation antisionisme = antisémitisme.

Par conséquent la force du lobby pro-israélien réside
en partie dans cette seconde ligne de défense, qui est elle-même liée à
son influence sur les médias, qui peuvent diaboliser tout individu
critique du lobby. Mais même cela pourrait être aisément combattu -
tous les médias ne sont pas sous l’influence du lobby, et plus
important encore, les médias ne sont pas tout-puissants : au Venezuela,
ils sont anti-Chavez mais Chavez remporte régulièrement les élections.
En France, les médias étaient en grande majorité en faveur du « oui »« non »l’a emporté. Le problème, et c’est pourquoi le lobby pro-israélien est
si efficace, c’est qu’il exprime une vision du monde qui n’est que trop
largement acceptée par trop d’Américains. Après tout, rien n’est plus
ridicule que d’accuser quelqu’un d’antisémitisme parce qu’il veut ou
professe mettre les intérêts de l’Amérique au-dessus de ceux d’Israël.
Pourtant, il est probable que l’accusation sera efficace, mais
seulement parce des années de lavage de cerveau ont prédisposé les gens
à considérer les intérêts américains et israéliens comme identiques -
même si, au lieu de parler « d’intérêts », on dise parfois « valeurs ».
pour le référendum sur la Constitution Européenne et pourtant le

Associée à cette identification s’ajoute une vue
systématiquement hostile du monde arabo-musulman, qui à la fois accroît
l’efficacité du lobby et est en partie le résultat de sa propagande.
Malgré tous les débats sur l’anti-racisme et le « politiquement correct »,il y a un manque presque total de compréhension du point de vue arabe
sur la Palestine, et en particulier, sur l’aspect raciste du problème.
C’est cette triple couche de contrôle (les dons sélectifs d’argent, la
carte de l’antisémitisme, ou plutôt ce bobard, et l’intériorisation)
qui donne au lobby sa force spécifique. C’est pourquoi il est si simple
également de nier sa force en disant par exemple que, de toute
évidence, « les Juifs ne contrôlent pas l’Amérique ». C’est vrai, mais le contrôle direct n’est pas la manière dont cela fonctionne.

Les gens qui pensent que ce sont les industries de
l’armement ou du pétrole qui mènent le jeu à Washington en ce qui
concerne la politique étrangère devraient au moins répondre à la
question suivante : comment cela fonctionne-t-il ? Il n’y a aucune
preuve que l’industrie du pétrole par exemple ait fait pression en
faveur de la guerre en Irak, des menaces contre l’Iran ou de l’attaque
du Liban ( [4]).
(Il y a par contre beaucoup de preuves que le lobby pro-israélien a
fait pression pour la guerre en Irak. Voir Jeff Blankfort : A war for Israel)
Ils sont censés agir secrètement, bien entendu, mais où sont les
preuves qu’ils agissent ainsi ? Et s’il n’y a pas de preuves, même de
preuves indirectes, comment peut-on le savoir ? Les profits directs de
la guerre en Irak, du moins pour les grandes compagnies ( [5]),
ne se sont pas encore réalisés, et il y a maintes indications que
l’économie américaine va beaucoup souffrir des dépenses relatives à la
guerre et des déficits associés ( [6]).
D’un autre côté, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal ou de
regarder n’importe quel programme télévisé pour y lire ou entendre des
opinions exprimées par des sionistes qui appellent à davantage de
guerre. Toute guerre a besoin de propagande de guerre et d’une
idéologie qui la soutienne et les sionistes la fournissent tandis que
rien de tel n’est offert par le Big Business en général et l’industrie
du pétrole en particulier.

On peut aussi penser à des précédents historiques,
comme le lobby chinois (composé d’exilés chinois de l’après-1949 et
d’ex-missionnaires, soutenus par leurs églises) dans les années 1950 et
1960. Ce lobby a conduit les États-Unis à maintenir l’assertion
ridicule qu’un milliard de gens étaient représentés par un gouvernement
(Taiwan) qui n’exercait pas le moindre contrôle direct sur eux. Il fut
aussi très influent dans le soutien à la guerre de Corée et à celle du
Vietnam ( [7]).
Mais quels intérêts servaient-ils ? Ceux des capitalistes américains ?
Mais ces derniers font d’énormes profits en Chine après que celle-ci
ait été reconnue par les États-Unis à l’époque de Nixon. Et la même
chose est vraie au Vietnam.

En fait, ces deux pays, de même que le reste de l’Asie,
étaient anti-colonialistes et anti-impérialistes, ainsi qu’anti-féodaux
(en partie parce que les structures féodales ne leur permettaient pas
de résister aux invasions étrangères). Mais ils étaient
anti-capitalistes (en théorie puisque le capitalisme existait à peine
là-bas) en grande partie parce que leurs agresseurs - les Occidentaux -
étaient capitalistes. Ce qui fait que la leçon principale que l’on peut
tirer de l’histoire du lobby chinois est qu’il maintint - pendant des
décennies - la politique américaine prisonnière de forces revanchardes
et cléricales qui étaient étrangères au courant dominant de la pensée
américaine et qu’il fut en fait nocif pour l’Amérique capitaliste, au
moins à terme. Mais ils ont été efficaces parce que leur idéologie - un
mélange de peur et de mépris raciste pour « l’esprit asiatique »- était en parfaite harmonie avec les préjugés occidentaux. Remplacez
le lobby chinois par le lobby pro-israélien, l’esprit asiatique par
l’esprit arabe et la peur du communisme par celle de « l’islamo-fascisme », et vous aurez une image assez exacte de ce qui se passe en ce moment dans la relation États-Unis - Proche-Orient.

Que devrait faire la gauche ? Tout simplement, traiter
Israël comme le fut l’Afrique du Sud dans le temps et attaquer de front
le lobby. La raison pour laquelle Israël agit comme il le fait est
qu’il se sent fort et ce, pour deux raisons : l’une est sa « toute-puissante armée »(qui vient d’être mise à l’épreuve au Liban, de façon non-concluante,
pour ne pas dire plus), et l’autre est son contrôle presque total sur
la prise de décision politique à Washington, particulièrement au
Congrès. La paix au Proche-Orient ne pourra survenir que quand ce
sentiment de supériorité israélienne sera détruit et c’est aux
Américains qu’appartient la responsabilité de faire une moitié du
travail, a savoir arrêter le soutien presque instinctif que les
États-Unis apportent à Israël.

Il y a, en principe, deux façons de procéder : l’une
est d’en appeler à la générosité américaine et l’autre à leur intérêt
personnel. Aucune des deux stratégies ne devrait être négligée mais la
gauche ne met pas assez l’accent sur la deuxième. C’est sans doute
parce que la notion d’intérêt personnel n’est pas vue comme « noble » et parce que la poursuite de « l’intérêt national américain »a beaucoup trop souvent signifié le renversement de gouvernements
progressistes, l’achat d’élections etc... Mais si l’alternative à
l’intérêt personnel est une forme de fanatisme religieux, alors
l’intérêt personnel est de loin préférable : si les Allemands avaient
suivi une politique d’intérêt personnel dans les années 1930-1940, même
une politique impérialiste, mais rationnelle, la Deuxième Guerre
Mondiale aurait pu être évitée. De plus, si les États-Unis se
distanciaient d’Israël, ils poursuivraient une politique opposée à
leurs politiques traditionnelles, et qui serait beaucoup plus humaine.
L’autre problème est qu’une bonne partie de la droite (de Buchanan à
Brzezinski) voit, très justement, que les intérêts américains sont
opposés à ceux d’Israël, et la gauche n’aime pas faire cause commune
avec de tels individus, ce qui est psychologiquement compréhensible.
Mais si une cause est juste ( et, dans ce cas, urgente) elle n’en
devient pas moins juste parce que des gens que nous n’aimons pas la
font leur. (Le même argument s’applique à l’hostilité vis-à-vis
d’Israël due à un véritable antisémitisme). La pire chose que la gauche
puisse faire, c’est de laisser le monopole d’une cause juste à la
droite ( [8]).

La gauche ne peut pas attendre des Américains qu’ils
changent du jour au lendemain, qu’ils abandonnent le fondamentalisme
religieux, qu’ils laissent tomber leur dépendance par rapport au
pétrole ou qu’ils embrassent le socialisme. Mais un changement de
perspective au Proche-Orient est possible : la force du lobby est aussi
sa faiblesse, à savoir l’effet du roi qui est nu ; tout le monde le
redoute mais la seule raison de le redouter, c’est que tout le monde
autour de soi en fait autant. Livré à lui-même, le lobby n’a que très
peu de pouvoir. Pour changer cela, il faudrait systématiquement prendre
la défense de tout homme politique, tout journaliste, tout professeur
qui est pris à partie par le lobby pour ses vues ou ses déclarations,
sans tenir compte de leurs opinions politiques sur d’autres sujets.
(Pour faire une comparaison, agir comme les défenseurs des libertés
civiques le font vis-à-vis de la liberté d’expression.) ( [9])

Quand les militants anti-guerre détournent la critique
à l’égard d’Israël en rejetant la responsabilité de la guerre sur
l’industrie du pétrole ou le Big Business, particulièrement en ce qui
concerne la guerre au Liban ou les menaces sur l’Iran, on doit leur
demander de fournir des preuves à l’appui de leurs dires. Il faut
critiquer tous les défenseurs d’Israël ou du lobby pro-israélien, y
compris ceux qui en minimisent l’importance, à l’intérieur des cercles
progressistes. Quand des hommes politiques et des journalistes
affirment qu’Israël et les États-Unis ont des intérêts communs,
demandez-leur quels services Israël a rendus aux États-Unis récemment.
Bien sûr, on peut toujours relever quelques services (mineurs) ; mais
alors, demandez-leur ce qu’une analyse coûts/bénéfices faite de
sang-froid révèlerait et pourquoi une telle analyse est impossible à
faire de manière publique. S’ils parlent de valeurs communes (la
position de repli habituelle) fournissez une liste de lois israéliennes
qui discriminent à l’égard des non-Juifs.

Réduire l’importance du lobby nécessiterait un
changement de la mentalité américaine vis-à-vis des populations du
Proche-Orient et vis-à-vis de l’Islam, tout comme achever la guerre du
Vietnam a nécessité un changement dans la vision que l’on avait des
Asiatiques. Mais rien que cela aurait un effet grandement humanisant
sur la culture américaine.

Il est vrai qu’un changement dans la politique
américaine vis-à-vis du conflit israélo-palestinien ne changerait rien
à l’impérialisme traditionnel - les États-Unis soutiendraient encore
les élites dominantes partout et feraient pression sur la plupart des
pays pour qu’ils fournissent un « climat favorable aux investissements ».10])
- avec l’Islam d’un côté et le sionisme comme religion occidentale plus
ou moins laïque de l’autre. Et les guerres de religion tendent à être,
de toutes les guerres, les plus brutales et les plus incontrôlables. Ce
qui est en jeu dans la dé-sionisation de l’esprit américain, ce n’est
pas seulement le sort des malheureux habitants de la Palestine mais
aussi des souffrances indescriptibles pour les gens de cette région et
peut-être pour le reste du monde. L’ironie suprême dans tout ceci est
que le sort d’une grande partie du monde dépend de la capacité des
Américains à exercer leur propre droit à l’autodétermination, ce
qu’évidemment ils devraient faire.


Remarques (pour la version française) :

1. Certains lecteurs (en particulier ceux de tendance marxiste) peuvent penser que ce que j’appelle « guerres de religion »,ne sont en fait que des conflits économiques déguisés. Si seulement
cela pouvait être vrai ! Les êtres humains ont malheureusement des
passions irrationnelles d’un point de vue strictement économique,
principalement l’attachement à un groupe (qui souvent mène au
nationalisme) et la religion. Si les hommes recherchaient réellement à
maximiser leurs fortunes de façon rationnelle, le monde ne serait
peut-être pas très beau, mais il serait bien meilleur qu’il n’est ; en
particulier, il y aurait beaucoup moins de guerres. Les gens qui « expliquent »les guerres par les intérêts économiques devraient expliquer pourquoi
les capitalistes font souvent de bien plus grands profits en temps de
paix qu’en temps de guerre : on peut penser aux capitalistes allemands
après 1945 ou aux capitalistes américains qui investissent en Chine
aujourd’hui, ou encore au fait que l’économie américaine n’a nullement
souffert de la fin de guerre du Vietnam, au contraire. Comme le disait
Bertrand Russell : « Désirer son enrichissement
personnel est relativement raisonnable ; pour Marx, qui avait hérité
des économistes britanniques orthodoxes la psychologie rationaliste du
18e siècle, l’auto-enrichissement semblait être le but naturel des
actions politiques de l’homme. Mais la psychologie moderne a plongé
bien plus profondément dans l’océan de folie sur lequel flotte,
incertaine, la fragile barque de la raison humaine. L’optimisme
intellectuel d’un âge passé n’est plus possible pour celui qui étudie
actuellement la nature humaine. Néanmoins, cet optimisme persiste dans
le marxisme, faisant en sorte que les marxistes sont rigides lorsqu’ils
traitent de la vie de l’instinct. La conception matérialiste de
l’histoire est un exemple typique de cette rigidité. »
( [11])

2. On ne peut pas juger de l’influence du sionisme aux
États-Unis en partant de la situation française-celle-ci est
radicalement différente de celle qui prévaut aux États-Unis, et il faut
soigneusement étudier la vie politique et intellectuelle aux États-Unis
pour comprendre ce qui s’y passe. Les analogues américains de BHL,
Finkielkraut, Adler, Kouchner, etc. sont bien plus bellicistes et
radicaux que ces derniers : ils sont extrêmement méprisants envers les
Arabes (T. Friedmann au New York Times), soutiennent explicitement la
torture (A. Dershowitz, professeur de droit) ou justifient les guerres
israéliennes au nom de la théorie de la « guerre juste »(M. Walzer, philosophe). Il faut également savoir (et, pour ceux qui
minimisent le rôle du sionisme, expliquer), que les votes au Sénat et
au Congrès sont pratiquement « staliniens »lorsqu’il s’agit d’Israël (par exemple, 410 voix contre 8 lors de la
résolution du Congrès appuyant la récente attaque d’Israël au Liban) ;
cela est vrai y compris lorsqu’il s’agit de subventionner massivement
cet État, avec l’argent du contribuable américain ; que des syndicats
investissent l’argent de leurs affiliés dans des bons du trésor
israéliens (ce qui rend la solidarité avec les Palestiniens pour le
moins difficile) ; que tous les hommes politiques importants affirment
sans cesse l’identité d’intérêts entre les États-Unis et Israël, alors
qu’ils seraient bien en peine de donner un seul exemple récent
(mettons, après 1990) où Israël a réellement rendu service aux
États-Unis ; qu’une telle dévotion de la classe politique d’un pays en
principe indépendant envers un autre pays est un fait unique dans
l’histoire ; que des articles sur le Proche-Orient critiques envers
Israël qu’on peut lire dans le Guardian ou The Independent ou même
Ha’aretz, ne sont jamais publiés aux États-Unis ; que les principaux
mouvements anti-guerre (en particulier United for Peace and Justice ou
MoveOn) ne mentionnent jamais l’occupation de la Palestine et
s’opposent à ce qu’on le fasse lors de manifestations ; qu’alors que
les critiques les plus virulentes sont adressées régulièrement à
l’administration Bush ou à la politique étrangère des États-Unis, il
est quasi-impossible de critiquer de la même façon Israël ou ses
réseaux d’influence, surtout dans les milieux de gauche ou libéraux,
sauf quand Israël est vu comme étant un « pion » des États-Unis.

3. Dans la discussion sur les causes d’une guerre, il faut faire attention à ce qu’on considère comme une « preuve ».Le simple fait que certaines forces bénéficient d’une guerre ne prouve
pas qu’elles l’ont encouragée, sinon il faudrait penser que les
États-Unis ont poussé les Nazis à se lancer dans leurs guerres, vu que
c’est cela qui a permis aux États-Unis de devenir la première puissance
mondiale. Les « preuves » qui montrent que les
guerres sont dues à l‘action des lobbies pétroliers ne sont néanmoins
souvent que des raisonnement de ce type là : ils en profitent, donc...
Il y a quand même quelque chose de bizarre dans l’idée que ce sont les
puissances économiques, grâce à leur influence invisible, qui
provoquent les guerres, et que ceux qui élaborent publiquement des
programmes politiques explicitement bellicistes, soutiennent
constamment la « nécessité » de guerres
préventives dans les médias et occupent de hautes fonctions dans les
partis politiques au pouvoir, ne jouent qu’un rôle accessoire.

4. Finalement, il y a la question de l’antisémitisme,
qui mériterait tout un article, mais sur laquelle on peut faire
plusieurs remarques. Avant d’accuser quelqu’un d’antisémitisme pour
cause d’opposition à Israël ou au lobby sioniste, il faut se rendre
compte que les antisémites, réels ou supposés, sont les sorcières de
notre temps. Cette accusation est la façon la plus simple d’éliminer
quelqu’un d’un débat. Toute personne un peu sensée fera porter la
charge de la preuve, là comme ailleurs, sur l’accusation, pas sur
l’accusé. De plus, comme cette accusation sert surtout à culpabiliser
les Européens et les Américains, il faut souligner qu’il y a quelque
chose de curieux dans une « éthique » qui exige
que les Européens et les Américains se repentent sans cesse de crimes
du passé auxquels il ne peuvent rien faire et qui n’ont pas été commis
par eux mais tout au plus par leurs parents, tout en n’exigeant
nullement qu’ils se sentent responsable des crimes commis aujourd’hui
au Proche-Orient et sur lesquels ils pourraient agir, vu que la
politique de leurs gouvernements les encourage.

Ensuite, on peut observer que les milieux les plus
sionistes aujourd’hui sont souvent issus de traditions politiques
plutôt antisémites : une partie de l’extrême-droite européenne, Aznar,
Fini, les conservateurs britanniques, les fondamentalistes américains.
De plus, les Juifs forment une petite minorité parmi les sionistes et
la plupart des Juifs sont bien moins fanatiques que les chrétiens
sionistes. Ce qui fait que le rapport entre antisionisme et
antisémitisme est bien plus compliqué que ne veulent le faire croire
les sionistes. De toute façon, le but de mon article était de critiquer
une vision du monde qui nous pousse à la guerre contre l’Islam, pas
simplement un groupe de lobbyistes. Finalement, ma réaction personnelle
à l’accusation possible d’antisémitisme est simple : je suis en réalité
bien plus opposé à la politique hégémonique américaine qu’à Israël, qui
reste un problème localisé, alors que les politiques américaines sont
dramatiques pour le Tiers-Monde dans son ensemble. Mais, d’une part,
les sionistes soutiennent les États-Unis partout où ils sont influents
(voir par exemple les attaques fréquentes d’Alexandre Adler contre
Chavez) et, d’autre part, le conflit au Proche-Orient prend des
proportions digne d’un conflit « religieux »,c’est-à-dire sans issue pacifique possible, ce qui le rend
particulièrement dangereux. Néanmoins, si j’étais Juif, alors je serais
bien plus antisioniste que je ne le suis, simplement par réaction de
survie : en provoquant une haine massive et croissante et en se
présentant comme les uniques représentants du « peuple juif »,les sionistes, comme les nationalistes allemands ou japonais dans le
passé, préparent des catastrophes pour le peuple qu’ils prétendent
défendre.

Jean Bricmont est professeur de
physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique) et membre du Brussels
Tribunal. Il a publié, avec Alain Sokal, Impostures intellectuelles (O. Jacob, 1997)


Chronique Safaa Nhairy
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