
Ziyad Clot avocat français
"Les Palestiniens n'avaient aucun intérêt à négocier avec Israël"

À 31 ans, cet avocat français d’origine palestinienne a passé
l’année 2008 à Ramallah, en Cisjordanie, où il a travaillé comme
conseiller juridique de l’OLP*. Chargé du dossier des réfugiés, il a
assisté de l’intérieur à l’intégralité des négociations
israélo-palestiniennes qui se sont ouvertes après le sommet
d’Annapolis. Il nous livre ici son analyse.
Jeune Afrique : Comment se sont déroulées les négociations ?
Ziyad Clot : Plus de deux cents réunions ont été
tenues sur toutes les questions du Statut permanent (les frontières,
les colonies, les réfugiés, l’eau…), sauf celle de Jérusalem. L’OLP
négocie sous occupation, ce qui implique des restrictions dans la
liberté de mouvement de ses négociateurs, l’obligation de se montrer
accommodant, de se soumettre aux contrôles de sécurité. Certains
experts établis à Gaza n’ont pas pu assister aux réunions, faute de
permis délivré par Israël.
L’objectif de la conférence d’Annapolis était la création d’un État
palestinien avant la fin de l’année 2008. Or les négociations n’ont
jamais véritablement progressé. Sur le terrain, la situation s’est par
contre nettement dégradée. Israël n’a pas respecté ses engagements. En
Cisjordanie, la colonisation s’est accélérée. À Gaza, le blocus
israélien s’est resserré au fil de l’année, réduisant la population à
l’asphyxie.
Les Palestiniens étaient-ils confiants ?
Ils étaient très sceptiques dès le départ. Les Palestiniens sont
lassés de la politique. Pour une majorité d’entre eux, la priorité,
c’est de tenter de vivre décemment, malgré les souffrances et les
humiliations quotidiennes que leur inflige l’occupation israélienne.
Du côté de l’OLP, on voulait négocier, en toute bonne foi. Pendant
sept ans (2000-2007), les négociations avec les Israéliens ont été
interrompues à plusieurs reprises, alors que l’OLP a décidé dès 1988 de
reconnaître Israël sur 78 % du territoire de la Palestine historique et
de privilégier la recherche d’une solution politique au conflit. La
seconde Intifada, qui a débuté en septembre 2000, a coûté très cher aux
Palestiniens en termes de vies humaines. Pour les dirigeants de l’OLP,
négocier était la seule option.
Quel est votre sentiment ?
À Annapolis, Israël s’est engagé à respecter la « feuille de
route », qui stipulait notamment l’arrêt de la colonisation. Une
semaine plus tard, celle-ci reprenait de plus belle.
L’OLP a très rapidement été confrontée à une alternative : refuser
de négocier tant que les Israéliens poursuivraient la colonisation,
avec les conséquences politiques et financières que l’on peut imaginer
(notamment pour l’Autorité palestinienne, qui dépend largement de
financements internationaux) ; ou poursuivre les négociations en
espérant convaincre l’État hébreu de geler la colonisation et voir les
Américains faire pression en ce sens. L’OLP a choisi de continuer à
négocier.
Selon vous, l’OLP a-t-elle eu tort de négocier ?
Face à l’évidente mauvaise foi israélienne, il aurait fallu dire
« stop ! » C’était une décision extrêmement difficile à prendre. Mais
les Palestiniens auraient compris ce choix et l’OLP avait les moyens de
convaincre la communauté internationale de la légitimité de sa
position. Surtout, la décision de négocier alors qu’il n’y avait plus
de gouvernement palestinien unifié était, dès le départ, déraisonnable.
Le Fatah a-t-il complètement éliminé le Hamas en Cisjordanie ?
Les forces de sécurité de l’Autorité répriment le Hamas, avec le
soutien d’Israël, des États-Unis et de l’Union européenne (UE). À
Ramallah, je n’ai jamais vu un drapeau du Hamas. Pendant les récentes
manifestations contre l’opération israélienne à Gaza, de nombreuses
personnes ont été arrêtées et certains manifestants ont été violemment
réprimés. À Gaza, le Hamas agit de façon similaire avec le Fatah. Les
deux factions se livrent une lutte sans merci, alors que la survie du
mouvement national palestinien dépend de leur réconciliation.
L’opinion a-t-elle de la sympathie pour le Hamas ?
La population de Cisjordanie a des sentiments ambivalents et renvoie
souvent les deux partis dos à dos. Un sondage récent indique qu’une
majorité de Palestiniens (55 %) ne croit plus en aucun parti politique.
Du fait de la répression exercée par l’Autorité et de la présence de
l’armée israélienne, je ne crois pas que le Hamas puisse être une
alternative politique en Cisjordanie dans un avenir proche. Mais
l’Autorité et l’OLP sont plus que jamais décrédibilisées et les germes
de l’islam politique sont également présents en Cisjordanie.
Qui est responsable de la guerre de Gaza ?
D’abord Israël, qui n’a pas respecté les termes de la trêve conclue
avec le Hamas en juin 2008 en refusant de desserrer son étau sur Gaza.
L’incursion israélienne du 4 novembre 2008 (jour de l’élection de
Barack Obama) à Gaza, qui a fait six morts palestiniens, a ensuite mis
le feu aux poudres et déclenché de nouveaux tirs de roquettes du Hamas.
Tant que durera l’occupation, tant qu’il ne sera pas mis fin au blocus
de Gaza, Israël demeurera 
le principal responsable.
Cependant, la responsabilité du Hamas dans ce drame est aussi très
lourde. Cette guerre a confirmé que les tirs de roquettes sur Israël
sont une stratégie irresponsable et contre-productive. Pis : le Hamas a
exposé inutilement la population civile de Gaza, qu’il n’avait pas les
moyens de défendre. Pour les Palestiniens, le Hamas a résisté, mais au
prix de souffrances insupportables.
Je n’oublie pas pour autant que tout cela est avant tout le résultat
d’une démission générale de la communauté internationale face au sort
de la population de Gaza qui subit un blocus inadmissible et une
situation humanitaire effroyable. Les États-Unis, l’UE et le monde
arabe portent tous, à des degrés divers, une part de responsabilité
dans cette tragédie. Certains silences sont complices.
Comment réagissez-vous à la façon dont cette guerre a été menée ?
Les crimes perpétrés par l’armée israélienne sont inqualifiables.
Même la guerre obéit aux règles du droit international, notamment au
principe de la protection des civils. La population de Gaza, très
fragilisée par soixante ans de conflit, ne pourra pas pardonner ;
Israël sera plus que jamais détesté. Les 5 500 blessés sont le plus
souvent des personnes amputées, marquées à vie, physiquement et
mentalement. Le conflit israélo-palestinien a inexorablement réduit des
pans entiers du peuple palestinien au rang de martyrs ou de mendiants.
L’UE a annoncé, avant même la fin des opérations militaires
israéliennes, qu’elle prendrait en charge la reconstruction de Gaza.
C’est inadmissible : on détruit, on construit, on détruit de nouveau,
on reconstruit… C’est un cycle sans fin, où le contribuable européen
paie pour les crimes perpétrés par Israël. Ce n’est pas rendre service
à l’État hébreu que de continuer à le laisser faire. Il est grand temps
de mettre fin à cette impunité.
Précisément, comment expliquez-vous cette impunité ?
Depuis sa création, Israël est au-dessus des lois, en partie en
raison du traumatisme provoqué par l’Holocauste dans le monde. Le
peuple palestinien en paye le prix depuis bien trop longtemps. La
communauté internationale doit prendre les mesures adéquates afin
qu’Israël soit enfin tenu pour responsable de ses actes. L’Europe, en
particulier, a un devoir moral en ce sens, puisque c’est là qu’a été
écrite cette page tragique de notre histoire.
Jeune Afrique- Par : Propos recueillis par Hamid Barrada et Leïla S
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