
Le Lobby vacille

Par John Mearsheimer : Professeur de science politique à l’Université de Chicago.
Beaucoup d’observateurs, à Washington, ont été surpris de voir l’administration Obama nommer Charles Freeman à la tête du National Intelligence Council, l’organisme qui supervise la production des expertises des services américains du
renseignement : M. Freeman avait une remarquable carrière de trente années
au service de la diplomatie et du ministère de
critiqué publiquement la politique israélienne et la relation spéciale que les
Etats-Unis entretiennent avec ce pays, disant, par exemple, au cours d’un
discours prononcé en 2005, qu’aussi longtemps que les Etats-Unis continueraient
à lui fournir de manière inconditionnelle les financements et la protection
politique qui rendent l’occupation israélienne et la politique violente et
autodestructrice (pour Israël) que cette occupation génère, il y aura très peu
de raisons, voire strictement aucune raison, d’espérer que quoi que ce soit qui
pût ressembler au défunt processus de paix puisse être ressuscité. Des mots
tels que ceux-là sont rarement prononcés à Washington, et quiconque les utilise
est quasi certain de ne pas accéder à une responsabilité gouvernementale de
haut-niveau. Mais l’amiral Dennis Blair, le nouveau directeur du renseignement
national, admire beaucoup Freeman, qu’il estimait être exactement le genre de
personne capable de revitaliser les milieux du renseignement, qui avaient été
extrêmement politisés, durant les années Bush.
diffamation à l’encontre de Freeman, dans l’espoir que, soit il démissionnerait
de lui-même, soit il se ferait virer par Obama. Le Lobby tira sa première salve
sous la forme de l’affichage d’un texte (on appelle cela un ‘post’), sur un
blog, par Steven Rosen, un ancien responsable de l’Aipac, l’American Israel
Public Affairs Committee, aujourd’hui mis en examen pour avoir refilé des
secrets à Israël. L’opinion de Freeman sur le Moyen-Orient, disait-il, est
celle que vous attendriez du ministre des Affaires étrangères saoudien, auquel
il est, du reste, très lié. Des journalistes pro-israéliens de grand renom,
comme Jonathan Chait et Martin Peretz, du quotidien New Republic, et Jeffrey
Goldberg du quotidien The Atlantic, se joignirent très vite à la meute, et
Freeman fut pilonné par des publications qui défendent en permanence Israël
(quoi qu’il fasse), comme The National Review, The Wall Street Journal et
Weekly Standard.
qualifie lui-même de Lobby pro-israélien de l’Amérique [avec un L]) détient un
pouvoir écrasant. Tous les membres républicains de
du Renseignement sont tombés à bras raccourcis sur Freeman, comme l’ont fait
des Sénateurs démocrates tels que Joseph Lieberman et Charles Schumer. J’ai
exhorté je ne sais pas combien de fois
dit Schumer, et je suis heureux qu’ils aient fini par faire la seule chose
qu’il y avait à faire… Même histoire à
Républicain Mark Kirk et le Démocrate Steve Israel [pas un Auvergnat…, ndt],
qui poussa Blair à déclencher une enquête impitoyable au sujet des finances de
Freeman. Finalement,
n’eut d’autre choix que de se démettre.
démission de Freeman. Le porte-parole de l’Aipac Josh Block a dit que son
organisation n’avait pas pris position sur cette question et qu’elle n’avait
exercé aucune action de lobbying auprès de
son sujet. Le Washington Post, dont la page éditoriale est dirigée par Fred
Hiatt, un homme totalement voué à la pérennisation de la « relation
spéciale » [entre les Etats-Unis et leur métropole : Israël, ndt] a
publié un éditorial affirmant que le fait de mettre en cause le lobby dans la
démission de Freeman relevait des seuls rêves de M. Freeman et de théoriciens
du complot du même acabit.
partisans fanatiques d’Israël dans la campagne visant Freeman sont
surabondantes. Block a reconnu avoir parlé de Freeman à des journalistes et à
des bloggers, et leur avoir donné des informations, toujours après s’être mis
d’accord avec eux afin que ses commentaires ne lui soient jamais attribués à
lui personnellement, ni à l’Aipac. Jonathan Chait, qui a nié qu’Israël ait été
à l’origine de la controverse, avant le limogeage de Freeman, a écrit, après
coup : « Bien sûr, je reconnais que le lobby israélien est puissant
et qu’il a été un élément clé dans la curée contre Freeman, et que ce lobby n’est
pas toujours une puissance bénéfique. Daniel Pipes, qui dirige le Middle East
Forum, où Steven Rosen travaille aujourd’hui, a envoyé prestement une lettre
circulaire par mél, portant aux nues le rôle joué par Rosen dans le dézingage
de Freeman.
quiconque ayant suggéré que c’était le lobby israélien qui avait grandement
contribué à faire virer Freeman, ce même journal a publié un article en
première page, décrivant le rôle central que le lobby joué, dans cette affaire.
Il y avait aussi un commentaire d’un journaliste ayant beaucoup de bouteille,
David Broder, qui commençait ainsi : « L’administration Obama
vient de subir une défaite embarrassante de la part de ces lobbyistes-mêmes que
le Président a juré de remettre à leur place. »
voire peut-être même inappropriées (pour un diplomate, ndt) avec l’Arabie
saoudite, où il a été, par le passé, ambassadeur des Etats-Unis. Cette charge
n’a pas porté, toutefois, car il n’existe aucune preuve pour l’étayer. Les fans
d’Israël ont dit, aussi, qu’il avait fait des remarques dépourvues de toute
compassion à propos du sort qu’avaient connu les manifestants chinois sur
1989), mais cette accusation, que les défenseurs de Freeman contestent, a été
tirée du sac uniquement parce que les détracteurs pro-israéliens de Freeman
étaient en quête de n’importe quel argument leur permettant de salir sa
réputation.
important, mais certainement pas suprême ? Voici une raison, parmi d’autres :
Freeman aurait été responsable de la publication des évaluations des services
de renseignement nationaux. Israël et ses partisans américains ont été fous de
rage après que le National Intelligence Council eut conclu, en novembre 2007,
que l’Iran ne construisait absolument pas la bombe nucléaire, et ils avaient
travaillé d’arrache-pied afin de saper ce rapport, ce qu’ils continuent à faire
jusqu’à ce jour. Le lobby veut s’assurer que la prochaine évaluation des
capacités nucléaires de l’Iran (par les Etats-Unis) parvienne à la conclusion
diamétralement opposée, et cela avait bien moins de chances d’arriver, avec
Freeman aux manettes. Mieux vaut avoir quelqu’un qui soit dûment estampillé Aipac,
pour mener la danse…
raison – encore plus importante -, pour le lobby, de faire virer Freeman de son
job, c’est la faiblesse de l’argumentation susceptible de justifier la
politique actuelle de l’Amérique vis-à-vis d’Israël, qui rend impératif
d’intimer le silence ou de marginaliser quiconque oserait critiquer la lune de
miel américano-israélienne. N’eût Freeman été puni, d’autres auraient vu qu’on
pouvait critiquer ouvertement Israël et faire carrière brillamment à
Washington. Impensable ! Et aussi que, dès l’instant où quelqu’un
obtiendrait qu’un débat ouvert et libre s’instaure autour d’Israël, la relation
spéciale serait sérieusement compromise.
médias consensuels lui ont accordé très peu d’attention. Ainsi, par exemple, le
New York Times n’a pas publié le moindre article au sujet de Freeman jusqu’au
lendemain de sa démission, alors qu’une bataille féroce autour de sa nomination
avait commencé à faire rage dans la blogosphère, dès la date de ladite
nomination. Mais quelque chose s’est produit, dans ladite blogosphère, qui ne
se serait jamais produit dans les médias consensuels : le lobby a été
confronté à une réelle opposition. De fait, tout un éventail de bloggers,
énergiques, bien informés et hautement respectés, défendit Freeman, dans toutes
les péripéties, et ils auraient vraisemblablement emporté le morceau, si le
Congrès n’avait pas pesé de tout son poids contre eux. Bref : Internet a
permis un débat sérieux aux Etats-Unis, sur une question impliquant Israël :
ce fut une première absolue. Le lobby n’a jamais eu grand-mal à faire observer
la ligne du parti par le New York Times et le Washington Post, mais il a peu de
moyens de faire taire les critiques s’exprimant sur Internet.
politique majeure, par le passé, cette personnalité, généralement, avait
reculé. Jimmy Carter, roulé dans la boue après qu’il eut publié son livre Palestine :
été le premier Américain éminent à tenir bon et à répliquer. Le lobby n’a pas
pu le faire taire, et ça n’est pas faute, pour lui, d’avoir essayé. Freeman
marche dans les brisées de Carter, mais avec davantage de gnaque. Après s’être
démis, il a publié une dénonciation au vitriol de gens dénués de scrupules
entièrement dévoués à défendre les vues d’une faction politique d’un pays
étranger dont le but est d’empêcher par tous les moyens que des opinions un
tant soi peu différentes des siennes ne puissent être diffusées. Il y a, avait-il
poursuivi, une ironie particulière dans le fait de se voir accusé
d’appréciation inappropriée au sujet des positions de gouvernements et de
sociétés étrangers, par un clan si manifestement voué à imposer l’adhésion à la
politique d’un gouvernement étranger (en l’occurrence, le gouvernement
israélien, ndt).
par des personnes innombrables. Cela n’est pas bon, pour le lobby, qui aurait
préféré briser dans l’œuf la nomination de Freeman sans laisser d’empreintes
digitales. Mais Freeman continuera à s’exprimer au sujet d’Israël et du lobby
pro-israélien, et peut-être que (sait-on jamais) certains de ses alliés
naturels, à l’intérieur du Beltway, finira par le rejoindre ?
possible de parler sérieusement d’Israël.
[*John Mearsheimer est professeur émérite R. Wendell Harrison de science
politique à l’Université de Chicago].
in London Review of Books, March 2009
http://www.lrb.co.uk/v31/n06/mear01_.html
traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier
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