
CARTE BLANCHE
Qui stigmatise les musulmans récolte…
Par Fouad BENYEKHLEF
Musulmans Proactifs asbl - association de jeunes Belges musulmans
La Commission de l’Intérieur a voté le 31 mars 2010 à l’unanimité l’interdiction de se couvrir tout ou partie du visage dans l’espace public. Ainsi, quelques récalcitrantes « enniqabées » auront réussi à perturber l’agenda politique de nos parlementaires qui n’étaient visiblement pas assez occupés par des problèmes socio-économiques liés à la crise. Et si la question de l’intégration des musulmans leur tenait tant à cœur, la promotion de la diversité au sein des communautés musulmanes de Belgique méritait, à notre sens, plus d’attention que la focalisation sur un fait d’actualité élevé au rang de fait de société. Mais la mesure ne mange pas de pain et l’action politique n’a pas le temps de la nuance. Il faut du résultat.
En attendant la séance plénière du 22 avril qui avalisera cette décision « historique », il convient de s’attarder – sans vouloir tomber dans un chantage de bas étage - sur les conséquences qu’une telle loi pourrait engendrer, nous menant tous dans un cercle vicieux qui enfermerait dans leur propre logique tant nos politiques que leurs concitoyens musulmans. Si la grande majorité des musulmans de Belgique n’est pas en faveur du port du niqab, qui n’est pas en adéquation avec ce qu’on attend des rapports humains dans notre société, ils refusent également qu’on criminalise (parce que la sanction n’est pas que financière mais pourrait aboutir à un emprisonnement !) ces femmes qui doivent faire plus l’objet d’un accompagnement que d’une stigmatisation. Tout comme nombre de personnes dans notre société tant qu’à dire…
« C’est un message clair envoyé aux islamistes » s’exclamait Denis Ducarme. Et bien, puisque le message est envoyé, espérons que ceux-ci n’auront pas la politesse d’y répondre car il n’y a pas qu’au Parlement que l’on trouve des opportunistes. La première conséquence de cette stigmatisation à outrance serait une menace supposée ou réelle. Espérons que Ben Laden et consorts ne regarderont pas la télé car que fera-t-on si un message était diffusé sur Al Jazeera menaçant notre pays – siège de l’Europe faut-il le rappeler - ou nos intérêts dans le monde ? La surenchère aura son meilleur marche-pied pour alimenter la stigmatisation dont on rendra les musulmans responsables à nouveau. Et s’il faut sans réserve condamner tout poseur de bombes, autant condamner aussi ceux qui leur ont présenté la mèche…
La deuxième conséquence de ce vote, plus nationale, se traduira au travers des démarches juridiques qu’intenteront certaines femmes en niqab pour défendre leurs droits car les arguments existent, en témoigne la prudence française suite aux travaux de la Commission sur le voile intégral. Et pour peu qu’un tribunal donne raison à ces femmes, la stigmatisation reprendra car on dira que ces femmes rusées et fourbes veulent tester, voire détourner, les fondements de notre démocratie et de notre liberté !
Enfin, à plus long terme, c’est bien sur le vivre-ensemble que pèsera cette décision mais pas nécessairement dans le bon sens. La stigmatisation des musulmans, surtout au travers de la pratique de leur foi, reconnue pourtant dans la Convention des droits de l’Homme, va sans conteste favoriser un repli identitaire et alimenter la construction d’une identité qui surdimensionne la composante religieuse. Amin Maalouf l’explique clairement : « On a souvent tendance à se reconnaitre d’ailleurs, dans son appartenance la plus attaquée ; parfois, quand on ne se sent pas la force de se défendre, on la dissimule, alors elle reste au fond de soi-même, tapie dans l’ombre, attendant sa revanche ; mais qu’on l’assume ou qu’on la cache, qu’on la proclame discrètement ou bien avec fracas, c’est à elle qu’on s’identifie. L’appartenance qui est en cause – la couleur, la religion, la langue, la classe… - envahit alors l’identité entière. Ceux qui la partagent se sentent solidaires, ils se rassemblent, se mobilisent, s’encouragent mutuellement, s’en prennent à « ceux d’en face ». Pour eux, « affirmer leur identité » devient forcément un acte de courage, un acte libérateur… »1
Et selon l’adage qui veut que ce qui ne tue pas rend plus fort, c’est bien dans une logique de rupture et de promotion du communautarisme que nous oriente cette loi, forte du poids de la société majoritaire qui donne aux musulmans le message qu’une minorité ne fera pas la loi dans notre pays. Et si nous n’envisageons le règlement de conflits sociaux que sous l’angle du rapport de force, les projections démographiques ne sont pas de nature à être rassurante… il faut donc sortir de la confrontation.
C’est pourquoi il devient urgent que nos politiques se penchent davantage sur les dynamiques à l’intérieur des communautés musulmanes et développent des actions en prenant en compte la nécessaire pédagogie et la psyché collective à l’encontre des discours anxiogènes de certains élus, surtout issus de partis de droite, qui n’ont comme projet de société que de se penser en forteresse assiégée et dont leur socle de valeurs communes n’a de fondement que la partisanerie de leur défense de l’intérêt général. Il faut réussir le défi de faire de nos citoyens musulmans des partenaires de changement en soutenant le développement d’un humanisme ancré dans la tradition musulmane, qui part de ses valeurs propres pour aller vers un universel partagé.
Etre partenaire suppose aussi des musulmans qu’ils comprennent que l’on ne contribue pas à une société en ne se pensant que comme victime. Il convient de défendre ses droits lorsqu’on s’estime lésé mais il convient aussi de prendre en compte, lorsqu’on veut vivre sa foi dans un pays où le religieux a laissé des cicatrices, que la finalité n’a de sens que dans la cohérence des moyens et des priorités qu’elle se donne. Et que le droit est supplanté par la culture car si la culture se sent agressée, elle peut aller jusqu'à modifier le droit. Cette loi n’en est que la plus parfaite illustration.
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